2. La faillite de l’anarcho-syndicalisme

Les anarcho-syndicalistes ont une vision plus précise du bouleversement social à venir que celle des communistes libertaires. Selon eux, l’action directe des travailleurs par le sabotage et la grève générale est censée aboutir à l’occupation et l’autogestion des entreprises. Au lendemain de la révolution, les organisations ouvrières assumeront la direction de la production à la place des patrons. En attendant ce jour, les éléments libertaires ont pour tâche de veiller à l’indépendance syndicale dans l’esprit de la Charte d’Amiens. Mais si l’on y regarde de plus près, les anarcho-syndicalistes, loin de s’en tenir à une stricte neutralité, défendent bien une idéologie révolutionnaire dans le mouvement social.

En effet, même s’ils n’ont pas réussi à y maintenir l’influence acquise avant la Première Guerre mondiale, les libertaires ont néanmoins influencé durablement le mouvement ouvrier français en privilégiant l’action directe de préférence à la négociation ou en alimentant la méfiance des travailleurs à l’égard de la politique. Mais c’est moins la permanence de ces pratiques qui nous intéresse ici que la diffusion dans ces milieux du mythe de la grève générale annonciatrice de lendemains qui chantent.

Dans ses Réflexions sur la violence, Georges Sorel assimile la grève générale à un mythe, c’est-à-dire « une représentation collective génératrice d’action » [1]. Il ne s’agit pas pour lui d’une anticipation car il importe moins de savoir comment se réalisera précisément la révolution sociale que de trouver l’idée maîtresse susceptible de mettre les masses en mouvement. Par ailleurs, Sorel fait une distinction très nette entre mythe et utopie. L’utopie ne lui apparaît que sous les traits d’une fausse promesse de l’ordre de celles que font les politiciens à la veille des élections.

La célébration du premier mai, souvent vécue comme une répétition générale de la révolution, semble à première vue confirmer son analyse. Comment ne pas voir en effet une véritable promesse d’anarchie dans ces foules qui manifestent à date fixe leur rejet du système d’exploitation ? [2] Une note destinée à la Préfecture de police prouve que les autorités françaises avaient conscience du danger que pouvait représenter cette journée de revendication et proposait dès 1919 de la transformer en « fête nationale du travail à laquelle participeraient librement tous les travailleurs et, peu à peu, les employeurs eux-mêmes. Cette modification dans les usages ferait disparaître à bref délai le caractère agressif, parfois violent, que les salariés croient devoir donner aux revendications qu’ils présentent ce jour-là au Patronat et aux Pouvoirs Publics ». [3] L’idée devra attendre le régime de Vichy pour être mise en pratique. Mais elle est devenue presque inutile. La journée internationale des travailleurs a déjà été complètement vidée de son potentiel contestataire par les syndicats, eux-mêmes réduits au rôle de simples courroies de transmission des partis.

D’appels à la mobilisation en compte-rendus de manifestations, les rédacteurs du Libertaire enregistrent, après la Libération, une lente mais inexorable érosion de la capacité subversive de la classe ouvrière. Constatant « la domestication totale des syndicats par un parti politique » [4], ils regrettent amèrement le temps où « la C.G.T. faisait peur aux bourgeois ». [5] Déçus par le manque de combativité des travailleurs, ils s’interrogent en 1952 : « Le 1er mai est-il mort ? ». [6] L’année suivante, l’éditorial du journal se montre nettement plus optimiste en concluant un peu vite à un « renouveau de la conscience ouvrière ». [7] Mais Le Lib doit se contenter, en 1954, de promettre que « nous reverrons des 1er mai de lutte » [8] et de publier un historique de cette journée de revendication pour en rappeler le sens aux ouvriers. Visiblement sans grand succès puisque, en 1955, face à la létargie des principales centrales syndicales, on peut encore y lire : « Le 1er mai doit redevenir la journée de lutte des travailleurs ! » [9]

En définitive, le « mythe » de la grève générale, s’il a pu servir dans certaines occasions à mobiliser les énergies, n’a pas dépassé le stade des voeux pieux comme une vulgaire utopie. Jamais, en France, les organisations ouvrières n’y ont eu recours pour tenter de provoquer une insurrection ou, plus modestement, pour s’opposer à la guerre comme elles avaient menacé de le faire avant 1914. [10] Il n’a guère fonctionné qu’en vue d’objectifs limités comme lors du sursaut antifasciste qui suivi les manifestations des ligues du 6 février 1934 ou durant la vague de grèves accompagnées d’occupations d’usines sous le Front populaire, même si, dans ce dernier cas, les commentateurs les plus optimistes voulaient croire que tout était possible. Les mouvement revendicatifs importants de 1919-1920, 1947-1948 ou 1953 n’ont, pas plus que celui de 1936, accouché d’une situation révolutionnaire. En revanche, à chacune de ces périodes d’agitation et d’espoir a succédé un sévère « retour à la normale ».

Pour justifier ces échecs successifs, les anarcho-syndicalistes sont unanimes à dénoncer une politisation à outrance du mouvement ouvrier qui le conduirait, selon eux, à renoncer à « l’accomplissement de sa tâche historique la révolution sociale » [11] pour se compromettre dans une stratégie de collaboration avec les partis, le patronat et l’Etat. Or, pour le poète surréaliste Benjamin Péret, qui rejoint ici l’opinion de nombreux représentants du courant individualiste :

Il est impossible de parler de dégénérescence réformiste du syndicat, il est réformiste de naissance. A aucun moment, il ne s’oppose à la société capitaliste et à son Etat pour détruire l’une ou l’autre, mais uniquement dans le but d’y conquérir une place et de s’y installer ». [12]

Ce point de vue, lorsqu’il paraît dans Le Libertaire, est loin de refléter l’opinion de l’ensemble de la F.A. [13] Il rejoint pourtant celui de certains acteurs du mouvement anarchiste déçus par la défaite de la révolution espagnole. Délégué de la IVème Internationale auprès du P.O.U.M. (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) pendant la Guerre d’Espagne, Benjamin Péret a combattu au sein de la division Durruti à Pina del Ebro. Cette expérience sera décisive pour son évolution politique ultérieure qui le conduira à privilégier le combat antistalinien. Visiblement écoeuré, il écrit le 5 septembre 1936 à André Breton : « les anarchistes s’embrassent sur la bouche avec les bourgeois de la gauche catalane et le P.O.U.M. leur fait des sourires à n’en plus finir ». [14] Encore sa vision est-elle moins pessimiste que celle d’un autre milicien du P.O.U.M., George Orwell, qui dresse dans son Hommage à la Catalogne le portrait d’un camp républicain profondément meurtri par la « trahison » des communistes et montre toute l’absurdité de la guerre civile. [15]

Le succès final de la contre-révolution en Espagne a démontré en effet de la façon la plus spectaculaire qu’il ne suffisait pas que les syndicats chassent les patrons et s’emparent des moyens de production pour que la révolution sociale triomphe. Ce rêve s’est effondré au début du mois de mai 1937 à Barcelone lorsque les troupes contrôlées par les communistes reprirent la situation en main au terme de plusieurs jours d’affrontement avec les anarchistes et les militants du P.O.U.M. [16] Les rédacteurs du Libertaire, conscients que le mouvement a manqué là de saisir une chance unique, choisissent dès lors d’exalter les réalisations de la C.N.T. en essayant de transformer une défaite militaire en victoire idéologique.

Mais d’autres, plus lucides, s’employent, avant même la fin de l’expérience espagnole, à tirer les leçons de la déroute des révolutionnaires. Ils refusent de taire leurs critiques à l’égard de la direction de la C.N.T. Pierre Besnard, André Prudhommeaux ou Voline ne cessent de mettre en garde dans les colonnes de L’Espagne antifasciste, L’Espagne nouvelle, Terre Libre ou du Combat syndicaliste, leurs compagnons espagnols des risques que leur font courir les nombreuses compromissions de leur état-major avec les partis politiques. [17] L’équipe du Libertaire, beaucoup plus réservée sur ce point, ne peut toutefois taire complétement ses doutes. Selon Gaston Leval, les anarchistes n’étant pas en nombre suffisant pour pouvoir se passer du concours du reste des forces politiques républicaines sont condamnés à composer avec ces différents secteurs une coalition que beaucoup jugent contre nature [18]. Dans le même esprit, René Frémont note que « le prolétariat ne pouvant vaincre seul, fut dans l’obligation de s’allier avec la partie libérale de la bourgeoisie. Alliance qui l’obligeait à limiter son œuvre émancipatrice ». Autant avouer que la révolution n’était pas prête d’aboutir même dans le cas de moins en moins probable d’un succès militaire. Il ajoute d’ailleurs ne pas « prétendre que le communisme libertaire soit réalisé en Espagne, bien loin de là ». [19]

[1] Jacques Julliard, « Sorel l’insurgé », préface aux Réflexions sur la violence de Georges Sorel, Paris, Seuil, 1990, p. 12.

[2] Cf. Marianne Briaux, Les Journées du premier mai de 1921 à 1934, mémoire de maîtrise, Paris I, 1988, Antoine Prost, « Les premier mai du Front populaire en province », Vingtième siècle, juillet-septembre 1970, p. 61-76, Laurent Bornet, Les Syndicats et le Premier Mai, 1945-1949, mémoire de maîtrise, Université Paris I, s.d.

[3] P / 1729, 13273, F7 A.N. Note citée par Annie Kriegel dans son livre Aux origines du communisme français 1914-1920. Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier français, op. cit., p. 299.

[4] « Inaction totale du syndicalisme », Le Libertaire n°31, 31 mai 1946. Voir aussi « Le virus politique dans les syndicats », Le Libertaire n°8, août 1945.

[5] Le Libertaire n°26, 25 avril 1946.

[6] « Le 1er mai est-il mort ? », Le Libertaire n°313, 2 mai 1952.

[7] « Après le 1er mai : Renouveau de la conscience ouvrière », Le Libertaire n°359, 7 mai 1953.

[8] « Nous reverrons des 1er mai de lutte », Le Libertaire n°388, 22 avril 1954.

[9] Gilbert Simon, « Le 1er mai doit redevenir la journée de lutte des travailleurs ! », Le Libertaire n°429, 5 mai 1955.

[10] L’espoir qu’une grève générale viendrait empêcher le déclechement d’un conflit et provoquer un sursaut révolutionnaire n’est pas réservé aux seuls anarchistes. Il fut partagé avant la Première Guerre mondiale par de nombreux socialistes cf. Annie Kriegel, Aux origines du communisme français..., op. cit., p. 45-46. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, ils n’étaient plus que quelques uns à croire encore à l’internationalisme ouvrier comme René Frémont, le secrétaire de l’Union anarchiste, qui répondit pourtant à son ordre de mobilisation et fut tué au front en juin 1940.

[11] Benjamin Péret, « La révolution et les syndicats », Le Libertaire du n°321, 26 juin 1952 au n°326, 4 septembre 1952.

[12] Ibid.

[13] Cf. « Les syndicats et la révolution : Le point de vue de la Fédération anarchiste », Le Libertaire n°329, 9 octobre 1952.

[14] Cité par Jean-Yves Potel dans la notice qu’il a lui consacré dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, op. cit.

[15] George Orwell, Catalogne libre (1936-1937), Paris, Gallimard, 1955, nouvelle édition sous le titre Hommage à la Catalogne, Quai Voltaire. Après la Deuxième Guerre mondiale, George Orwell sera salué dans Le Libertaire comme l’« un des esprits les plus vivants parmi les travaillistes de gauche en Angleterre ». Cf. D. Levi, « Animal Farm (La Ferme des animaux) de George Orwell », Le Libertaire n°56, 22 novembre 1946.

[16] Cf. le numéro spécial du Libertaire consacré aux événements de Barcelone : Le Libertaire n°549 bis, 9 mai 1937 et l’étude de Robert Louzon, « La contre révolution en Espagne », parue dans Le Libertaire n°554, 17 juin 1937.

[17] Cf. David Berry, « Face à la guerre civile d’Espagne », op. cit.

[18] Gaston Leval, « L’impossible réalisation totalitaire », Le Libertaire, n°572, 21 octobre 1937. Voir la réponse d’André Prudhommeaux dans Espagne Nouvelle du 12 novembre 1937, reproduite dans le livre de Frank Mintz, L’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, Paris, éd. Bélibaste, 1970, rééd. Paris, éd. François Maspero, coll. « Textes à l’appui », 1976, p. 339-341.

[19] René Frémont, « La doctrine anarchiste et l’expérience espagnole », Le Libertaire n°558, 15 juillet 1937.