3. Révolution ou évolution ?

À l’exception de l’expérience espagnole, l’espoir de voir se réaliser le projet communiste libertaire semble bien mince dans l’entre-deux-guerres. Au contraire, les dictatures et les régimes totalitaires se multiplient en Europe. Après la Seconde Guerre mondiale, les militants devront affronter les pires dangers pour réussir à faire passer leur propagande dans les pays du bloc de l’est ou en Espagne. Du côté des nations démocratiques, l’échec est d’autant plus durement ressenti que contre toute attente ce sont les partis communistes qui incarnent l’espoir d’un changement social. En théorie, il n’y a rien de changé, et la révolution reste virtuellement à l’ordre du jour de chaque réunion. Mais au-delà de la phraséologie révolutionnaire, il semble bien que l’essai de réalisation pratique tenté en Espagne ait montré aux militants les plus expérimentés les limites de l’utopie anarchiste.

Gaston Leval [1], dans un effort de rajeunissement de la doctrine, s’efforce dès la Libération de concevoir un anarchisme constructeur qui pourrait faire l’économie d’une révolution violente. Profondément marqué par l’épisode espagnol, il a pris conscience dans l’action de la somme des efforts et des sacrifices nécessaires pour qu’un tel bouleversement puisse avoir une chance d’aboutir. Ses mises en garde s’opposent singulièrement au romantisme révolutionnaire de la plupart des articles du journal : « Ceux qui continuent à prétendre que le peuple pourrait triompher d’une lutte armée contre l’État font preuve d’une démence stupéfiante » [2]. Niant, à la suite de Proudhon, la nécessité d’une guerre civile, il remarque que « la révolution sociale que Proudhon proclamait imminente il y a un siècle, dont Bakounine et Kropotkine, comme Marx et Engels, crurent aussi voir les signes annonciateurs à tant de reprises dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne s’est pas produite » [3]. Il veut croire à une évolution possible de la société dans un sens libertaire. Il propose pour y parvenir la création de coopératives de consommateurs afin de supprimer les intermédiaires et d’éviter l’exploitation provoquée par le commerce [4]. Mais « pour réaliser cette tâche, qu’implique le bouleversement des relations humaines, une certaine préparation culturelle et morale est nécessaire » [5]. Concernant cette variété d’anarchisme qui s’applique à défendre ici et maintenant ses principes, c’est peut-être moins de communisme libertaire qu’il faudrait parler que de socialisme ou d’humanisme libertaire [6].

Refusant le prêt-à-penser idéologique, André Prudhommeaux se fait le chantre d’une démarche expérimentale semblable à celle engagée de son côté par Gaston Leval. Venu des milieux d’ultra-gauche, il traite à de nombreuses reprises dans les colonnes du Libertaire du communisme des conseils [7] et de la révolution spartakiste. Secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire de la F.A. en 1947, à la suite de Georges Brassens [8], il évoque Karl Liebknecht ou Rosa Luxembourg. Son esprit d’ouverture se manifeste également au sein du Cercle libertaire des étudiants (C.L.E.) qu’il anime à partir de février 1948 et où il invite Albert Camus à s’exprimer. Pour André Prudhommeaux « une proclamation de déchéance de l’État (comme celle de Bakounine à Lyon en 1870) ne saurait suffire, si elle n’est accompagnée d’une adhésion à un système de morale et de justice. » [9]

Encore ces militants n’ont-ils perdu qu’une partie de leurs illusions. En dépit des années de guerre et de nombreux motifs de déception, ils continuent à lutter pour un monde meilleur, en se montrant simplement un peu plus lucides sur leurs probabilités de réussite. Les véritables pessimistes libertaires, quand à eux, ne croient pas aux chances de réalisation d’un idéal aussi élevé que le communisme libre. Ils refusent de se laisser embarquer dans des aventures sans lendemains : « Si nous n’avons même pas la ressource de croire aux vertus de la destruction, c’est que, anarchistes désaffectés, nous en avons compris l’urgence, et l’inutilité » [10]. C’est le point de vue que défendent des théoriciens individualistes radicaux comme Max Stirner ou Georges Palante.

Sans aller jusqu’à cette position extrême, certains « déçus de l’anarchisme » restent fidèles à leur idéal de jeunesse même lorsqu’ils ont cessé d’y croire tout à fait. Ils conservent des relations avec les milieux libertaires et choisissent plutôt que de déposer les armes, de concentrer leur action sur un thème particulier. La période de l’après-guerre enregistre ainsi une nette désaffection pour les organisations libertaires spécifiques au profit de groupements pacifistes ou d’associations de libres penseurs. Plusieurs militants déplorèrent cette dispersion des énergies au profit de causes qui n’avaient peut-être pas besoin des anarchistes pour être défendues [11] ou trouvèrent ridicule l’attitude de ceux qui se spécialisent au point de ressasser toujours les mêmes analyses. Il n’en demeure pas moins que l’influence de personnalités comme André Lorulot et Sébastien Faure dans la Libre Pensée ou encore Louis Lecoin dans le courant pacifiste ont sans doute fortement contribué à orienter ces mouvements dans une direction libertaire. Et si les effets de leurs actions ne se sont peut-être pas fait sentir sur le coup, nous pouvons aujourd’hui reconsidérer sereinement l’efficacité de ce type d’engagement. S’ils n’ont pas fait la révolution qu’ils appelaient de leurs voeux, ces compagnons ont au néanmoins obtenu des résultats tangibles. Louis Lecoin, qui n’a sans doute jamais voté de sa vie, a été ainsi à l’origine de textes législatifs portant sur le droit d’asile et sur l’objection de conscience. Pourquoi les libertaires devraient-ils entrer dans les syndicats et rester à la porte des associations de libres-penseurs, des ligues pacifistes, des auberges de jeunesses ou de la franc-maçonnerie ? En jouant un rôle non négligeable dans ces groupes ils ont continué à exprimer leurs points de vue dans des débats importants en réussissant à se passer de parti politique ou d’un quelconque porte-parole. Ils ont su inventer une façon originale de vivre leur utopie à contre courant de la « politique politicienne ». Même si leurs idées ont été injustement oubliées ou travesties, leurs modes d’action vont influencer les générations suivantes de contestataires qui iront jusqu’à faire de ces pratiques anti-autoritaires une véritable contre-culture. [12]

[1] De son vrai nom Pierre Piller, Gaston Leval signait aussi ses articles dans Le Libertaire sous les pseudonymes de Robert Lefranc et Max Stephen. Insoumis, il se réfugia en Espagne pendant la Première Guerre mondiale. Délégué à Moscou par les groupes anarchistes de Barcelone au congrès constitutif de l’Internationale Syndicale Rouge, il s’activa pour obtenir la libération de plusieurs de ses compagnons emprisonnés. Il collabora au Libertaire avant de partir pour un séjour de dix ans en Argentine « effectuant la traversée à fond de cale sans passeport et sans billet » (Léo Campion, Le Drapeau noir, l’équerre et le compas, op. cit., p. 112). De nouveau en Espagne de 1934 à 1938, il participa à la guerre dans les rangs de la C.N.T. Il tirera de cette expérience un livre entièrement consacré aux réalisations concrètes de la révolution : Espagne libertaire, op. cit. Revenu en France, il est condamné pour insoumission à quatre ans et demi de prison par le tribunal militaire de Paris mais il réussit à s’évader de la centrale de Clairvaux en juin 1940. Après avoir participé à la reconstruction de la Fédération Anarchiste en 1954, il fonde l’année suivante les Cahiers du socialisme libertaire qui deviennent en 1963 les Cahiers de l’humanisme libertaire, puis Civilisation libertaire. Cf. René Bianco, Un siècle de presse anarchiste..., op. cit., p. 422 et 435.

[2] Gaston Leval, Pratique du socialisme libertaire, op. cit., p. 3, cité par Pierre D’Ovidio in Les Anarchistes en France de 1945 à la veille de mai-juin 1968, op. cit., p. 81.

[3] Robert Lefranc, « L’anarchisme révolutionnaire », Le Libertaire n°113, janvier 1948

[4] Robert Lefranc, « Les raisons de l’abstentionnisme », Le Libertaire n°56, 22 novembre 1946.

[5] Robert Lefranc, « L’anarchisme révolutionnaire », Le Libertaire n°113, janvier 1948

[6] Robert Lefranc, « L’humanisme libertaire », Le Libertaire n°129, 14 mai 1948

[7] André Prunier, « Les communistes de conseil », Le Libertaire du 29 mai 1947.

[8] Cf. le compte-rendu du « Comité Interrégional du dimanche 27 avril 1947 » in Le Lien n°2, mars-avril 1947.

[9] A.P. [André Prudhommeaux], « La loi, le contrat et la coutume. Vers une charte des usages ? », Le Libertaire n°78, 22 mai 1947, article repris dans André Prudhommeaux, L’Effort libertaire : 1. Le principe d’autonomie, op. cit. p. 94-96.

[10] E.M. Cioran, Histoire et utopie, Paris, Gallimard, 1960.

[11] C’est le cas par exemple de Gaston Leval qui écrit : « Nous avons fait d’un certain nombre de problèmes - sexologie, néo-malthusianisme, éducationisme, etc. - secondaires au regard du problème fondamental qu’était l’élimination du capitalisme et de l’État, l’instauration du socialisme libertaire, nous avons fait dis-je, de ces problèmes secondaires les objectifs principaux ». Robert Lefranc, « L’anarchisme révolutionnaire », Le Libertaire n°113, janvier 1948

[12] Reste à étudier les modes de transmission entre les différentes générations. L’édition de journaux et de livres constitue certainement l’un des vecteur de ce passage de relais mais que savons-nous par exemple des relations entre jeunes et vieux dans les milieux anarchistes ? L’étude de la pyramide des âges des militants révèle de nombreuses « classes creuses » qui constituent autant de fossés entre des jeunes inexpérimentés et des hommes d’âge mûr possédant le savoir. Guy Bourgeois dans sa préface à la réédition du Manifeste du communisme libertaire de Georges Fontenis, rappelle que dans les années cinquante il était très difficile de se procurer les ouvrages de Bakounine, Kropotkine, etc. alors que ceux de Marx et Engels trônaient dans toutes les librairies.