1. Armand Robin, poète sans frontière

En octobre 1944, un Comité national des écrivains (C.N.E.) issu de la résistance publie une liste des auteurs mis à l’index à cause de leurs activités sous l’Occupation. Aux côtés de noms de collaborateurs flagrants tels Drieu La Rochelle ou Céline figurent ceux d’autres écrivains beaucoup moins impliqués. Armand Robin, apprend seulement quinze jours après par un article du Figaro que son propre nom vient d’être ajouté à la liste noire. On ne saurait pourtant lui reprocher que d’avoir publié des écrits dans la Nrf et Comœdia et animé des émissions poétiques sur Radio-Vichy. Par ailleurs, sa participation à la résistance ne fait aucun doute. Mais selon lui, son véritable crime est d’avoir des sympathies pour le trotskisme et l’anarchisme. Il tient Louis Aragon pour personnellement responsable de sa mise au pilori et dénonce la supercherie dans une « Lettre aux membres staliniens du comité national des écrivains » : « J’avais commis, en 1940, la triple faute impardonnable de laisser voir à Aragon le dégoût qu’un tel homme ne peut manquer de provoquer chez quelqu’un venant du peuple ».

On mesure assez mal de nos jours l’influence que pouvait avoir Aragon dans le monde de l’édition à la Libération. En s’y attaquant, Armand Robin commettait une sorte de suicide littéraire qui allait lui interdire l’accès aux maisons d’éditions pour plusieurs années. Conscient de sa situation de paria, il ira jusqu’à déconseiller à Michel Ragon de l’inclure dans son anthologie des écrivains du peuple :

Vous savez que Aragon a réussi à me faire interdire comme trotskiste (...) je ne voudrais pas que vous vous attiriez des ennuis plus tard pour avoir cité mon nom. Ne soyez pas étonné et ne croyez pas que j’exagère : c’est à cette fascisation de la vie intellectuelle, à cette interdiction de toute expression authentique et surtout révolutionnaire que l’on veut en venir [1].

Moins pour briser son isolement que par conviction, il adhère à la Fédération anarchiste où il rencontre Georges Brassens qui devient son ami. Il trouve dans Le Libertaire, dont le tirage atteint à ce moment 100 000 exemplaires, une tribune toute disposée à publier ses textes. Ses premiers articles prennent violemment à partie les membres du C.N.E. [2] et les portes du monde de l’édition lui restent fermées. Il publie en 1945, sous l’égide de la Fédération anarchiste, ses Poèmes indésirables. Ce recueil de lettres et de tracts, écrits et distribués pendant l’Occupation, est dédié « à la mémoire d’Essenine et de Maïakovski, assassinés par le régime réactionnaire bourgeois-soviétique ». Avec Armand Robin, Le Lib pouvait compter sur le concours d’un observateur zélé des tensions internationales. Il connaissait, en effet, une vingtaine de langues différentes et avait l’occasion de les pratiquer toutes car il passait le plus clair de son temps à l’écoute des radios étrangères. Les informations ainsi recueillies alimentaient des bulletins destinés aux journaux et aux administrations. Dans la liste de ses abonnés, on trouve aussi bien Le Libertaire et Combat que l’Élysée !

Si comme l’écrit Thierry Maricourt dans son Histoire de la littérature libertaire [3], Armand Robin n’est peut-être pas un militant très assidu, son engagement ne se limite pas au domaine intellectuel. Il occupe les fonctions de secrétaire du groupe du XVème arrondissement en 1945 et adhère au Comité de lutte contre la répression colonialiste en décembre 1954. Jusqu’en 1948, il réserve sa prose d’une désespérante lucidité au Libertaire. « Dès que les hommes se rassemblent, ils travaillent pour quelque erreur, fabriquent des idoles. Seule l’âme solitaire est dialogue avec l’esprit de vérité » [4].

L’interruption de sa collaboration au Libertaire [5] coïncide avec son retour en grâce dans les milieux littéraires. Il peut à nouveau faire paraître ses textes dans des revues comme la Nrf. Dans La Fausse Parole, publiée en 1953 aux éditions de Minuit, il décrira le fonctionnement de la propagande totalitaire qu’il avait eu tout loisir de décrypter à l’écoute des radios étrangères. Les Éditions de Minuit, fondées dans la clandestinité, étaient une sorte de tribune officielle des écrivains de la Résistance. Quelle revanche pour celui dont le nom figurait au tableau d’infamie du C.N.E. que d’y publier à son tour une violente critique du régime soviétique !

D’abord sympathisant communiste, un voyage en U.R.S.S. en 1933 avait provoqué chez lui une prise de conscience qui l’amena à côtoyer les militants trotskistes. De cette première désillusion date sans doute sa vision désenchantée du monde. Mais le tournant décisif dans son existence intervient en 1943. Il quitte cette année-là sa femme en même temps que son poste au service des écoutes radiophoniques en langues étrangères du Ministère de l’Information. Le poète s’exclut volontairement du monde littéraire dans lequel il occupait pourtant une position assez privilégiée puisque ses œuvres étaient publiées dans la collection blanche de Gallimard. Indice d’une insoumission totale cette lettre, restée justement célèbre, adressée à la Gestapo le 5 octobre 1943 :

Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine, il m’est parvenu que de singuliers citoyens français m’ont dénoncé à vous comme n’étant pas du tout au nombre de vos approbateurs. Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d’une désapprobation pour laquelle il n’est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d’étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs ; et j’ajouterai même (c’est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. (...) Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d’être assassiné à côté de lui [6].

Croyant sans doute à l’œuvre d’un fou, les nazis n’avaient pas donné de suite à cette provocation. Il semble que ce soit la police parisienne qui se chargera de cette basse besogne puisqu’il trouva la mort dans des conditions mystérieuses, vraisemblablement à la suite d’un passage à tabac, le 29 mars 1961, à l’infirmerie du Dépôt de la police, à Paris.

[1] Lettre d’Armand Robin datée du 17 juillet 1945 citée par Michel Ragon in D’une berge l’autre, op. cit., p. 101

[2] Armand Robin, « Le cas Paul Eluard », Le Libertaire n°36, 5 juillet 1946, « À propos de Paul Eluard », Le Libertaire n°46, 13 septembre 1946 et « Des maladresse des bourgeois staliniens dans la calomnie », Le Libertaire n°57, 29 novembre 1946.

[3] Thierry Maricourt dans son Histoire de la littérature libertaire, Paris, Albin Michel, 1990, p. 315.

[4] Armand Robin, « Épilogue d’une triste histoire », Le Libertaire n°64, 16 janvier 1947.

[5] Armand Robin signera encore 4 articles entre 1952 et 1955 : « La véritable mort de Paul Eluard », Le Libertaire n°336, 27 novembre 1952, « Le sort attristant de François Mitterrand », Le Libertaire n°405, 18 novembre 1954, « Les intellectuels et les changements de gouvernement », Le Libertaire n°410, 23 décembre 1954, et « Pour Gilles Martinet », Le Libertaire n°430, 12 mai 1955.

[6] Armand Robin, Écrits oubliés, op. cit., vol. I.