2. Georges Brassens, masculin singulier

Georges Brassens a débuté sa collaboration au Libertaire à une époque où l’anonymat était encore la règle. Par modestie ou facétie il ne dévoila jamais sa véritable identité à ses lecteurs s’ingéniant à multiplier les pseudonymes comme pour brouiller les pistes. Il faut aller chercher dans le bulletin intérieur de la F.A. la preuve de sa participation. [1] Henri Bouyé qui était le principal animateur du Lib durant cette période nous apprend qu’il rédigeait seul la plupart des articles d’humeurs. Il a raconté par ailleurs dans quelles circonstances la rédaction fit la connaissance de cette fine plume.

Un jour donc, au courrier, entre autres articles, nous en trouvâmes un non signé, remarquablement bien écrit, traitant avec un humour féroce des variations de comportement propres à un policier conscient de la dignité de sa fonction. (...) Il y avait dans cet article un portrait du policier type et un style qui avec beaucoup d’esprit mettait si bien en lumière la bassesse d’une telle fonction que certains d’entre nous, bien qu’enthousiasmés se demandaient, du fait que nous n’avions ni le nom ni l’adresse de l’auteur, s’il n’y avait pas là une manoeuvre de la Préfecture de police tendant à nous faire publier des écrits destinés à motiver des poursuites contre le journal. Passant outre, nous décidâmes de le publier, ce qui fut fait.

Le lendemain de la mise en vente du journal nous vîmes venir au bureau de celui-ci un gaillard tout souriant et étonné, que nous n’avions jamais vu. C’était Brassens. Celui-ci ayant acheté Le Libertaire dans un kiosque avait vu son article publié, et c’est là ce qui le fit venir. Il ne pensait pas que quelqu’un pût publier un papier semblable car s’il exprimait bien ses sentiments personnels, il était bien trop incisif pour que, pensait-il, un journal se risqua à le publier. [2]

Complètements anonymes ou signés sous les pseudonymes de Géo Cédille, Gilles Colin, Charles Brenns et Charles Malpayé, les papiers de Brassens, apportent une véritable bouffée d’oxygène au journal. « Vilains propos sur la maréchaussée » commence par cette phrase qui donne le ton : « On peut l’avancer hardiment : les gendarmes ne jouissent pas d’une réputation superfine ». [3] « La mort s’en va-t-en guerre contre les gendarmes » [4] ou encore « Les policiers tirent en l’air mais les balles fauchent le peuple » [5] sont dans la même veine et ridiculisent avec autant d’habileté les forces de l’ordre. Brassens tient la chronique des morts accidentelles de pandores, félicitant le hasard qui parfois fait si bien les choses : « si pour notre part, nous rêvons de gigantesques écrasement de légions de policiers par des légions de cyclistes, nous ne pouvons (...) que nous réjouir de l’événement qui nous vaut la disparition d’un membre de la police. C’est un début. » [6] Le style assez féroce de ses articles préfigure celui qui fera la popularité de ses chansons. Les staliniens [7] et leur représentant Louis Aragon [8] sont les premiers à en faire les frais. Mais les « marchands de foi » ne sont pas mieux lotis et Brassens blasphème avec un plaisir non dissimulé, faisant de la vierge Marie « une singulière fille qui, par l’entremise de l’ange Gabriel, coucha avec le Saint Esprit, tandis que Joseph - qui allait devenir le patron des cocus - travaillait comme un pauvre diable pour gagner la somme nécessaire à leur hymen... ». [9]

Les militants de la F.A., admiratifs, ne pouvait que lui offrir la place de secrétaire de rédaction [10], proposition qu’il s’empresse d’accepter. C’est tout naturellement lui qui sera chargé en octobre 1946 d’apporter l’adhésion du Libertaire au syndicats des journalistes. [11] Pourtant, au début de l’année 1947, Georges Brassens démissionne de son poste de rédacteur du Libertaire, officiellement pour « raisons de santé » : une « pneumonie assez grave », selon le bulletin intérieur de la F.A. Il est alors remplacé par André Prunier. [12]

Sa carrière de chansonnier ne débute qu’en 1952. Henri Bouyé qui l’avait accueilli au siège du Libertaire lui fait rencontrer Jacques Grello, vedette du Caveau de la République. Celui-ci lui prête une guitare et lui ouvre les portes des cabarets de Montmartre. Mais c’est surtout grâce au parrainage de Patachou, qui interprète notamment Le Gorille et Les Amoureux des bancs publics, que Brassens va connaître ses premiers succès. Ces chansons sont encore sur toutes les lèvres. La Mauvaise Réputation ou Hécatombe sont l’œuvre d’un esprit anticonformiste mâtiné d’une grande fantaisie ; ce qui n’a pas échappé pas à René Fallet qui célèbre dans Le Canard enchaîné « une voix en forme de drapeau noir, de robe qui sèche au soleil, de coup de poing sur le képi, une voix qui va aux fraises , à la bagarre et... à la chasse aux papillons ». [13] Les bien-pensants ont perçu eux aussi la charge subversive de titres comme Le Gorille et la chanson restera interdite d’antenne à la radio jusqu’à la création d’Europe 1 en 1955.

La suite de sa carrière déçoit quelque peu les militants. Nombreux sont ceux en effet qui ne voudraient voir en lui qu’un chanteur engagé et lui reprochent ses succès « faciles ». Pourtant les « trompettes de la renommée » sont loin de rendre Brassens amnésique puisque une part non négligeable de ses cachets seront versés au profit du Libertaire ou du Monde libertaire. Son nom apparaît régulièrement dans les galas organisés par Suzy Chevet pour le compte de la nouvelle F.A. mais sa fidélité l’oblige à soutenir également la F.C.L. Grâce à son aide financière, la Fédération communiste libertaire pourra s’installer en 1955 « dans un vaste local avec bureaux et salle de réunion » [14], situé au 79 rue Saint-Denis.

Invité, après les événements de Mai 68 auxquels, contre toute attente, il n’avait pas participé, à développer sa vision de l’anarchisme, Brassens en donne une définition humaniste :

C’est pour moi, une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idéal. L’individualisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt un amour des hommes. La révolte n’est pas suffisante, ça peut mener à n’importe quoi, au fascisme même. [15]

Sa crainte d’une possible dérive de la contestation rejoint l’analyse d’Albert Camus dans L’Homme révolté mais la similitude s’arrête là. Tandis que Camus fait de l’anarchisme une idéologie nécessaire au monde de demain, Brassens se montre nettement plus pessimiste. « La société anarchiste, ce n’est pas possible car les hommes ne sont pas mûrs pour se passer des lois, des autorités, des organisations ». [16] On reconnaît ici, l’auteur du refrain « Mourir pour des idées d’accord... mais de mort lente ». Ses textes sont là pour en témoigner, Brassens n’avait rien du chanteur engagé qui se laisserait embrigader dans un parti. Si dans Hécatombe, les « mégères gendarmicides » font crier au vieux Maréchal des Logis « Mort aux vaches ! Mort aux lois ! Vive l’anarchie ! », c’est bien là la seule occurence du mot dans toute son oeuvre ; une façon comme une autre de prendre ses distances avec le militantisme pur et dur ou de ne pas servir une cause. Comment ne pas devenir une sorte de commissaire politique ou de prêtre laïque lorsque, convaincu de la justesse de ses idées, on décide de les faire partager au plus grand nombre ? D’ailleurs, le poète ne méprise rien tant que l’esprit grégaire. Il veut bien pardonner leurs petitesses aux individus mais maudit le troupeau.

Le pluriel ne vaut rien a l’homme et sitôt qu’on
Est plus de deux, on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens.
Parmi les cris de loups, on entend pas les miens...

Sa phobie du prosélytisme ne suffit pas à expliquer l’absence de référence explicite à l’anarchisme dans ses chansons. Ce refus d’apparaître comme un artiste partisan lui permet en effet de faire passer ses idées sans choquer le plus grand nombre ; une manière de désamorcer les préjugés qui se retrouve jusque dans la conception qu’il avait de son propre « engagement » : « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous afin de n’avoir pas à discuter avec la maréchaussée. » [17] Il s’agit moins pour lui d’une philosophie ou d’un choix politique que d’une façon de vivre. L’auteur de La Mauvaise réputation met bien sûr une bonne dose de provocation dans ses chansons mais il le fait avec un naturel désarmant. Plutôt que de scandaliser le bourgeois, il préfère le tourner en dérision. La charge est sans doute un peu moins féroce mais non moins efficace. Ses cibles de prédilection sont les mêmes que celles de ses articles dans Le Libertaire : policiers, gendarmes, militaires, curés et, finalement, tout ce qui porte un uniforme ou représente une menace pour la liberté. Au delà de ces caricatures, il milite sans ambiguité contre le mariage, le patriotisme, la guerre ou la peine de mort. Toute son oeuvre est une violente dénonciation du conformisme bourgeois. Si Georges Brassens se montre aussi virulent dans ses articles ou ses chansons c’est parce qu’il a choisi délibérément le parti de la liberté et du bonheur contre celui de l’ordre et de l’ascèse. Contre des adversaires clairement identifiés, il s’emploie à défendre une vision hédoniste de l’existence dans laquelle l’amitié et l’amour seraient les formes de relations sociales idéales.

Son anarchisme individualiste, humaniste et pacifiste évoque l’idéologie de nombreux militants de l’après-guerre. Louis Lecoin, Maurice Laisant, André Arru ou, plus proche encore de Brassens, le chansonnier Léo Campion sont les dignes représentants de ce courant. La défaite de la Révolution espagnole marque d’une certaine façon la fin de leurs espoirs de voir se réaliser un jour l’idéal libertaire. Puique le grand soir n’est plus à l’ordre du jour, il faut que chacun réalise sa propre révolution en espérant que les autres en fassent autant. L’évolution des mentalités et des mœurs doit se faire progressivement sans rupture violente. C’est un anarchisme qui, sans être ouvertement réformiste, n’est déjà plus révolutionnaire au sens que l’attribue habituellement à ce mot. Mais la personnalité de Georges Brassens s’inscrit dans une lignée libertaire bien plus ancienne, incarnée par Rabelais ou Villon [18] qu’il présentait comme un précurseur des anarchistes modernes. [19] On peut aussi lui trouver des émules chez certains de ses contemporains célèbres. Jacques Prévert, Boris Vian, Jacques Brel et bien entendu Léo Ferré [20], pour ne citer que les personnalités les plus emblématiques, partagent avec lui une conception de la vie qui, sans être pessimiste, n’est pas toujours réjouissante. [21] Rien de plus normal pour ces amoureux de la liberté qui aspirent à une sorte d’utopie poétique irréalisable.

[1] Reconnaissons que s’il n’en a pas fait un titre de gloire, Georges Brassens n’a jamais caché sa collaboration au Libertaire.

[2] Henri Bouyé, Le Libertaire n°6, janvier 1971.

[3] Géo Cédille [Georges Brassens], « Vilains propos sur la maréchaussée », Le Libertaire n°47, 20 septembre 1946.

[4] Géo Cédille [Georges Brassens], « La mort s’en va-t-en guerre contre les gendarmes », Le Libertaire n°50, 11 octobre 1946.

[5] Géo Cédille [Georges Brassens], « Les policiers tirent en l’air mais les balles fauchent le peuple », Le Libertaire n°51, 18 octobre 1946.

[6] Gilles Colin [Georges Brassens], « Le hasard s’attaque à la police », Le Libertaire n°48, 27 septembre 1946.

[7] Géo Cédille [Georges Brassens], « Avec les artisans des lendemains qui chantent », Le Libertaire n°48, 27 septembre 1946 et « Quand les bas bleus voient rouge », Le Libertaire n°51, 11 octobre 1946.

[8] G.C. [Georges Brassens], « Aragon a-t-il cambriolé l’église de Bon-Secours ? », Le Libertaire n°51, 18 octobre 1946.

[9] [Georges Brassens], « Au pélerinage de Lourdes », Le Libertaire n°46, 13 septembre 1946.

[10] Cf. Georges Fontenis, « Compte-rendu du congrès de Dijon, tenu les 13, 14 et 15 septembre 1946 », Le Lien n°8, quatrième trimestre 1946, p. 3-16.

[11] « Compte-rendu des réunions du C.N. : Réunion du mardi 29 octobre 1946 », Le Lien n°8, quatrième trimestre 1946, p. 36.

[12] Compte rendu du « Comité interrégional du 12 janvier 1947 », Le Lien n°2, mars-avril 1947.

[13] René Fallet, Le Canard enchaîné, 29 avril 1953.

[14] Georges Fontenis, L’Autre communisme..., op. cit., p. 287.

[15] Ego n°8, avril 1970.

[16] Ibid.

[17] Georges Brassens cité dans Brassens, le livre du souvenir de Pierre Barlatier et Jacques Monestier, Paris, Sand & Tchou, 1982, p. 177.

[18] Cf. François-Victor Rudent, G. Brassens sur les pas de François Villon, éd. Arthémus, Point-Scorff, 1998.

[19] Charles Brenns [Georges Brassens], « un voyou respectable : François Villon », Le Libertaire n°48, 27 septembre 1946 et « Le Libertaire fait amende honorable », Le Libertaire n°51, 18 octobre 1946.

[20] Si on peut relever le nom de Léo Ferré pendant cette période dans Le Libertaire, c’est seulement en tant que chansonnier à l’affiche des galas organisés par la F.A. Sa collaboration à la presse anarchiste est plus tardive.

[21] Pour Léo Ferré par exemple « l’anarchie est la formulation politique du désespoir » !