1. Le « Manifeste des Seize »

La publication du « Manifeste des Seize », le 14 mars 1916, dans les colonnes du quotidien La Bataille, fit l’effet d’une bombe dans les milieux libertaires français. Par cette déclaration, datée du 28 février, quelques uns des militants les plus célèbres de l’époque [1] signalaient leur adhésion aux principes de l’Union sacrée :

En notre profonde conscience, l’agression allemande était une menace - mise à exécution - non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi nous, anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population.

Ce type d’argument n’étant pas du goût de tous les compagnons, les ripostes à ce texte ne se firent pas attendre. Dès le mois d’avril, une « Déclaration anarchiste », publiée à Londres, entérinât la rupture entre les théoriciens de l’antimilitarisme reconvertis et la majorité des libertaires restée fidèle aux principes pacifistes. Les auteurs de cette nouvelle déclaration non contents de désavouer le « Manifeste des Seize », s’en prennaient directement à ses signataires en leur déniant le droit de parler désormais en tant qu’anarchistes, ce qu’ils ont cessé d’être en s’alignant sur les positions bellicistes. En France, Sébastien Faure, qui avait déjà rédigé plusieurs tracts pacifistes [2], tenta de publier une réponse au Manifeste dans le premier numéro de son journal C.Q.F.D. mais la censure l’en empêcha. Il y invitait les travailleurs du monde entier à réunir un congrès international, dans l’esprit de la conférence de Zimmerwald, pour exiger l’arrêt immédiat des hostilités.

Quelques uns des militants les plus en vue de la Belle Epoque perdirent dans cet épisode toute crédibilité aux yeux du mouvement. Jean Grave qui avait été la cheville ouvrière des Temps Nouveaux, l’ami des peintres néo-impressionnistes ou des écrivains symbolistes, refusera toujours de faire amende honorable. Il sera victime d’un véritable ostracisme. La scission fut plus que durable puisqu’en 1928 une enquête ouverte dans Plus Loin [3], la revue du docteur Pierrot, sur le « Manifeste des Seize » viendra remettre le feu aux poudres. Le Manifeste y est présenté comme « la cause essentielle de la régression du mouvement anarchiste, de la perte sensible d’influence de nos idées » [4] tandis que les rédacteurs du Libertaire affichent toujours le plus profond mépris à l’égard des anciens partisans de l’Union sacrée. La sentence définitive d’un Loréal : « Il faut laisser les cadavres se putréfier » [5] montre bien à quel point le fossé avait pu se creuser entre les deux camps.

Les signataires du Manifeste ne voulaient voir dans la conflit entre l’Allemagne et la France qu’un nouvel avatar de la lutte menée au sein de la Première Internationale entre Marx et Bakounine. Il s’agissait simplement de défendre la République française traditionnellement proudhonienne contre l’Allemagne vouée au marxisme. Au delà de la querelle idéologique, on peut voir à la suite de Jean Maitron, un conflit de générations entre les vieux militants, et témoins de la Commune de Paris, et les plus jeunes viscéralement antimilitaristes [6]. Parmi les principaux signataires du Manifeste, des personnalités comme Pierre Kropotkine, Jean Grave ou Charles Malato sont bien des contemporains de la Commune qui se voient comme les héritiers directs de la Révolution française. A leurs yeux, la France constitue le seul rempart contre l’impérialisme prussien. Ce jugement est confirmé par les déclarations ultérieures de Paul Reclus par exemple :

J’ai vu la Commune. Combien nombreux étaient ceux que guidait un idéal social à côté de ceux qui avaient pris les armes par indignation patriotique contre le gouvernement de la « défense nationale » ? Combien de Varlin pour combien de Rossel ? [7]

Pourtant le souvenir de l’insurrection parisienne ne suffit pas à expliquer que la grande majorité des sympathisants libertaires répondit à l’appel de mobilisation. D’ailleurs, on aurait tort de s’arrêter au quinze personnages qui signèrent le texte dans un premier temps puisque la même déclaration fut publiée à nouveau le 14 avril 1916 dans La Libre Fédération de Lausanne suivie, cette fois-ci, d’une centaine de noms, preuve d’un soutien relativement important.

Nous ne connaissons pas exactement le nombre des antimilitaristes qui, de gré ou de force rejoignirent le front. Mais nous devons constater que leur départ coïncida avec une désorganisation quasi complète des réseaux anarchistes. Pendant toute la durée des hostilités les actions de résistance à la propagande militariste seront le fait de quelques individus isolés ou de groupes aux effectifs dérisoires. Sébastien Faure et Mauricius avec le journal C.Q.F.D. ou les membres de l’association des Amis du Libertaire devront ainsi maintenir un espace d’expression anarchiste contre vents et marées avant que le retour de la paix ne permettent d’envisager la reparution du Lib.

[1] Les signataires de cet appel étaient Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Pierre Kropotkine, A. Laisant, F. Le Fève, Charles Malato, Jules Moineau, Ant. Orfila, Marc Pierrot, Paul Reclus, Richard, Ichikawa, W. Tcherkesoff ; le seizième nom Hussein Dey n’étant que le lieu de résidence d’Orfila.

[2] Notamment un appel intitulé « Vers la Paix » largement diffusé dans les tranchées.

[3] Plus Loin du n°40, juillet 1928 au n°44, novembre 1928.

[4] Plus Loin, octobre 1928.

[5] Louis Loréal, « Voix d’outre-tombe », Le Libertaire, n°171, 28 septembre 1928.

[6] Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Paris, Maspero, 1975, dernière édition, Paris, Gallimard, coll. « Tel », n°196-197, 1992, t. II, p. 21-22.

[7] Paul Reclus, « Dans la mêlée », Plus Loin, n°40, juillet 1928.