1. Le mythe bolchevique

Quoique très tôt informés de la réalité du régime soviétique, les militants libertaires français furent également parmi les premiers à être dupes du « mythe bolchevique » [1]. La vague de sympathie pour la jeune révolution n’épargne aucun courant de l’anarchisme. Seule l’équipe des Temps Nouveaux y fait exception en publiant les lettres d’avertissement d’anarchistes et de socialistes révolutionnaires russes. Mais, Pierre Kropotkine et Jean Grave, discrédités par leur participation au « Manifeste des Seize », n’ont plus l’influence nécessaire pour renverser la tendance.

Le Libertaire, dans la droite ligne de C.Q.F.D., est d’abord nettement favorable à la révolution soviétique présentée comme une tentative de mise en pratique des théories anarchistes. Victor Serge, qui a rejoint Moscou se révèle véritablement enthousiasmé par ce qu’il découvre sur place. Animateur du journal L’Anarchie au moment de l’affaire de la Bande à Bonnot, Victor Serge, comme nombre d’anarchistes russes, a épousé la cause des bolcheviks au point de renier son passé : « Le temps n’est plus où l’on pouvait se désintéresser de la mêlée sociale et se croire anarchiste parce qu’on était végétarien » [2]. Le ralliement de personnalités telles que Alexandre Berkman ou Emma Goldman sert de justification aux militants français les plus favorables au régime de Moscou.

Mais très vite se font jour les premières critiques à l’égard du pouvoir bolchevique. Il s’agit de faire la distinction entre la masse révolutionnaire et le parti de Lénine. Les nouvelles venant d’Union soviétique viennent corroborer les craintes des anarchistes français.

Toute liberté de discussion et de réunion, toute liberté de presse fut supprimée ; les moyens les plus abjects furent employés contre les opposants révolutionnaires. [3]

De nombreux compagnons russes, au moins ceux qui avaient refusé de collaborer avec le nouveau régime, furent appréhendés et internés sans autre forme de procès. Inaugurant une longue tradition d’épuration, la police communiste procèda à des rafles dans les clubs libertaires de Moscou, puis dans tous le pays. Au cours de la seule nuit du 11 au 12 avril 1918, quatre à cinq cent anarchistes ont été arrêté [4]. Des dizaines d’entre eux, accusés de vol de bijoux, sont exécutés tandis que les autres seront bientôt envoyés en déportation dans des camps. Dans l’hebdomadaire, les témoignages de ces militants incarcérés prennent une telle importance que la rédaction inaugurera en 1921 une rubrique spécifique intitulée « Dans les prisons russes ».

Les réserves de toutes sortes doivent pourtant passer au second plan. La tâche la plus urgente consiste à prendre la défense de la révolution assiégée par les troupes alliées et les armées blanches. La situation dramatique du peuple russe sert à justifier la dictature du prolétariat. Revenus de ses rêves les plus fous, l’équipe du Libertaire doit admettre que leur réalisation en Russie n’est pas à l’ordre du jour. Elle participe à l’agitation contre l’intervention des troupes alliées jusqu’à ce que l’écrasement de la contre-révolution, à la fin de l’année 1920, l’autorise à rompre un silence forcé.

Sébastien Faure, qui n’avait pas encore pris clairement position pour ne pas donner davantage d’arguments aux adversaires de la Révolution russe, publie à partir du 19 décembre 1920, une série d’articles réunis sous le titre « Mon opinion sur la dictature » [5]. Il s’agit d’un véritable réquisitoire contre l’hégémonie du Parti communiste sur la révolution. Pour le théoricien anarchiste, l’idée qu’une dictature puisse permettre l’instauration d’une société véritablement égalitaire est une hérésie. Il est encore plus illusoire d’y souscrire lorsque c’est un parti qui prétend exercer cette dictature au nom du peuple. Enfin, comment imaginer que ce parti acceptera un beau jour de se laisser déposséder de son pouvoir ? La « période transitoire » dont parle Lénine n’est qu’un leurre. Il faut s’attendre plutôt à un renforcement des mesures de coercition dans la mesure où un système d’oppression quel qu’il soit est irrémédiablement condamné à se perpétuer ou à se perfectionner. La démonstration de Sébastien Faure s’adresse donc en priorité aux libertaires qui sont parmi les seuls à considérer, à la suite de Louise Michel, que « le pouvoir est maudit ».

Fort de cette mise au point, Le Libertaire ne publiera plus que des articles critiques à l’égard des bolcheviques. La fin des hostilités sur le territoire soviétique coïncide d’ailleurs avec le rétablissement des communications qui permet de se faire une idée plus précise de l’ampleur de la répression. Les témoignages affluent tandis que des observateurs sont dépêchés sur place. L’hebdomadaire publie ainsi plusieurs lettres de Jules Lepetit, délégué avec Marcel Vergeat au deuxième congrès de l’Internationale communiste, dans lesquelles il révèle ses doutes à l’égard des bolcheviks. Malheureusement, les deux syndicalistes ne pourront pas rendre compte de leur déception en France. Ils trouvent la mort dans la Mer Baltique au cours du voyage de retour au début du mois d’octobre 1920. Vilkens, qui a fait un séjour de six mois, se montre encore plus hostile au pouvoir communiste [6].

Gaston Leval représentant les groupes anarchistes de Barcelone au congrès constitutif de l’Internationale Syndicale Rouge (I.S.R.) [7], en juillet 1921, fait le récit de son voyage pour les lecteurs du Libertaire. Arrivé à Moscou au beau milieu d’une grève de la faim des anarchistes et des socialistes révolutionnaires emprisonnés, il prend contact avec Emma Goldman et Alexandre Berkman. Ensemble ils obtiendront, après négociation avec Lénine et Trotsky, la libération suivie de l’expulsion de neuf de leurs compagnons parmi lesquels Voline, un des lieutenants de Nestor Makhno. De retour en France, Gaston Leval s’emploie à démasquer la trahison de Victor Serge qui devient une cible privilégiée du Libertaire [8].

La répression du mouvement makhnoviste par l’Armée Rouge trouve peu d’écho dans ces témoignages. Mieux informés sur la Russie que sur l’Ukraine, nombre de compagnons comparent alors les partisans de Makhno à des bandits. Sirolle proteste énergiquement à la tribune du premier congrès de l’I.S.R. à Moscou, contre l’assimilation qui est faite entre les insurgés makhnovistes et les anarchistes russes [9]. L’épisode de la Commune de Cronstadt qui, en reprenant le mot d’ordre de Lénine, voulait donner « tout le pouvoir au soviets » au détriment de celui du parti bolchévique ne provoque pas non plus de véritable revirement. Il faut attendre le 30 décembre 1921 pour lire le récit des événements dans Le Libertaire. L’écrasement de la révolte des marins par l’Armée Rouge de Trotsky ne fait que confirmer les interprétations les plus pessimistes sur la dérive des bolcheviks. D’autant que le gouvernement russe débarrassé de ses ennemis extérieurs ne cache plus son hostilité à l’égard des oppo-sants politiques. Déjà en mars 1921, au cours du Xème congrès du Parti communiste, Lénine avait traité les anarchistes d’éléments « contre-révolutionnaires » et « petits-bourgeois ». Il développe la même thèse dans son ouvrage Le Gauchisme, maladie infantile du communisme. La propagande pour les idées libertaires en U.R.S.S. devient un délit.

Les critiques à l’encontre du pouvoir communiste permettent aux rédacteurs du Lib de clarifier leurs positions politiques en rappelant l’opposition entre Marx et Bakounine au sein de la Première Internationale. Mais la tournure que prend le mouvement de sympathie pour les camarades de Lénine en France va les obliger à réagir d’une manière plus pragmatique.

[1] Ce titre est emprunté à celui du journal d’Alexandre Berkman paru pour la première fois en 1932, Le Mythe bolchevik, journal 1920-1922, avec une préface de Moshe Zalcman, Quimperlé, La Digitale, 1987 et 1996, 308 p.

[2] Victor Serge Kibaltchiche, « Lettre de Russie », Le Libertaire, n°94, 7 novembre 1920. Victor Serge qui deviendra dans les années trente un irréductible opposant à Staline, écrit à cette époque « la plus basse propagande pour le parti communiste ». Cf. Sharif Gemie, « Communisme et anticommunisme dans l’oeuvre de Victor Serge », in L’Anarchisme a-t-il un avenir ? Histoire de femmes, d’hommes et de leurs imaginaires, actes du colloque de Toulouse, automne 1999, Lyon, A.C.L., 2001, pp. 121-128.

[3] Rhillon, « L’avenir de la Révolution russe », Le Libertaire, n°26, 13 juillet 1919.

[4] Vilkens, « Six mois en Russie », Le Libertaire, n°110, 25 février 1921.

[5] Le Libertaire du n°100, 19 décembre 1920 au n°118, 22 avril 1921.

[6] Le Libertaire, n°104, 14 janvier 1921 ; n°107, 4 février 1921 et n°132, 29 juillet 1921.

[7] Il accompagnait quatre délégués de la C.N.T. : Andrés Nin, Hilario Arlandis, Joaquin Maurin et Jesus Ibanez.

[8] Voir par exemple l’article de Maurice Wullens, « Kibaltchiche », Le Libertaire, n°146, 4 novembre 1921 ou celui de Rhillon, « Un révolutionnaire vertueux, Victor Serge », Le Libertaire, n°145, 28 octobre 1921.

[9] Intervention évoquée par Alexandre Berkman dans La Revue anarchiste, n°3, mars 1922.