2. L’affaire Philippe Daudet

Le 22 janvier 1923, l’anarchiste Germaine Berton avait tiré sur Marius Plateau, trésorier de la Ligue d’Action Française. Son geste, célébré par les surréalistes [1], avait également fait une très vive impression sur le jeune Philippe Daudet, fils de l’écrivain royaliste Léon Daudet. Il prit contact avec la rédaction du Libertaire sans révéler sa véritable identité. Les anarchistes n’ont en effet pas pour habitude de demander leurs papiers à ceux qui viennent vers eux surtout lorsqu’il s’agit de jeunes gens exaltés qui menacent de passer aux actes. Philippe Daudet, alors âgé de seulement quatorze ans mais qui en paraissait plus, aurait en effet confié des projets d’attentats à l’administrateur du Libertaire Georges Vidal.

Le jeune homme qui vient de fuguer rend visite le 24 novembre 1923 à Le Flaouter, un libraire anarchiste du Havre qui sert d’indicateur à la police. Alarmé par les déclarations enflammées de Philippe, il s’empresse de prévenir les services de la Sûreté Générale qui dépêchent une dizaine d’agents pour l’arrêter. Suicide ou bavure policière, on constate la mort de Philippe Daudet dans le taxi censé le conduire au commissariat. Apprenant la nouvelle, les animateurs du Libertaire qui se trouvaient en possession d’une lettre du jeune Philippe à sa mère choisissent de la publier. Ils profitent de l’occasion pour tirer une édition spéciale à 30 000 exemplaires.

Sa mort dans des conditions mal élucidées fit croire à Léon Daudet que son fils était victime d’un complot anarcho-républicain. Tandis que L’Action Française dénonce « l’Antifrance, auxiliaire de la sanglante anarchie », le premier numéro du Libertaire quotidien titre : « L’explication du suicide. Philippe Daudet voulait tuer son père » [2] ! Un procès s’engage entre L’Action française et Le Libertaire qui profite un moment de cette publicité inespérée. Le tirage au troisième numéro atteint en effet 54 000 exemplaires.

Mais cette histoire rocambolesque ne fut pas sans provoquer un certain nombre de remous au sein de l’Union anarchiste. Elle entraîne finalement le départ de collaborateurs réguliers du journal comme André Colomer ou Georges Vidal. D’autre part, l’utilisation de la mort du jeune homme révolte certains comme l’anarchiste Lux qui renvoie dos à dos Le Libertaire et L’Action Française :

(...) en publiant des numéros spéciaux sur les circonstances qui précédèrent la mort du jeune Philippe Daudet, les professionnels anarchistes du Libertaire ont prouvé, quoi qu’ils en disent, qu’ils n’avaient qu’un seul but : battre monnaie sur le cadavre encore chaud de l’innocente victime. (...) Quant aux hyènes de L’Action Française, ne voulant pas être distancées par leur rivales affamées du Libertaire, elles suivirent l’exemple et se ruèrent furieusement à la curée macabre, en se disputant les lambeaux de la jeune victime, qui put alimenter à la fois les deux bandes carnassières... [3]

Au delà de ces critiques, le quotidien, lancé dans la précipitation, est en proie à des difficultés financières croissantes. Le conseil d’administration doit tirer le signal d’alarme et convoquer un congrès extraordinaire pour essayer de renflouer les caisses et sauver la publication. Les mesures prises au cours de cette réunion du 24 février 1924, réduction du tirage et du nombre de salariés, augmentation du prix de vente au numéro et recours à la publicité, ne suffisent pas à sortir le journal du déficit chronique.

[1] La Révolution surréaliste, n°1, décembre 1924.

[2] Le Libertaire, n°254, 4 décembre 1923.

[3] Le Réaliste, n°1, 17 décembre 1923, cité par René Bianco in Un siècle de presse anarchiste d’expression française, Thèse pour le doctorat d’Etat, Université de Provence, Aix-en-Provence, 1988, p. 199-200.