2. « Plate-forme » contre « synthèse »

C’est également l’expérience de la Révolution soviétique qui influence les auteurs de la « Plate-forme ». Il s’agit d’un groupe d’anarchistes russes en exil en France, rassemblé autour de Nestor Makhno et Piotr Archinoff. Ces derniers se fondent sur l’histoire du mouvement insurrectionnel paysan ukrainien et la défaite de la Commune de Cronstadt pour affirmer la nécessité d’une organisation anarchiste plus structurée. Ils prônent une unité tactique et idéologique du courant communiste libertaire et la responsabilité collective des membres de l’organisation. Ils publient le fruit de leurs réflexions dans la revue Dielo Trouda, sous le titre « Plate-forme d’organisation de l’Union générale des anarchistes ». Dans son préambule, Archinoff constate une complète désorganisation du mouvement libertaire international et lui attribue une incapacité chronique à atteindre ses objectifs :

En dépît de la force et du caractère incontestablement positif des idées libertaires, de la netteté et de l’intégrité des positions anarchistes face à la révolution sociale, et enfin de l’héroïsme et des sacrifices innombrables apportés par les anarchistes dans la lutte pour le communisme libertaire, il est très significatif que le mouvement anarchiste soit, malgré tout, resté toujours faible et qu’il ait figuré le plus souvent dans l’histoire des luttes ouvrières, non pas comme un facteur déterminant, mais en tant que phénomène marginal. [1]

Pour y remédier, il propose l’adoption d’un « programme homogène » et la constitution d’une Union générale des anarchistes débarassée des individualistes, incorrigibles partisans du maximum d’autonomie. Les anarcho-syndicalistes ne sont pas mieux lotis puisque les auteurs de la « Plate-forme » ne voient dans les syndicats que des unions professionnelles dépourvues de conceptions politiques ou sociales. Citant l’exemple de la France, ils jugent qu’il est urgent de les rallier à l’anarchisme avant que d’autres partis ne réussissent à leur imposer une autre idéologie. Le texte paraît au mois d’octobre 1926, aux éditions de la Librairie internationale [2] traduit par Voline. Ce dernier entreprend avec d’autres militants russes une réfutation systématique des propositions des plate-formistes [3]. Il les accuse surtout de vouloir créer un parti centralisé sur le modèle bolchevique. Limité dans les premiers temps à la communauté anarchiste russe réfugiée en France, le débat autour de la « Plate-forme » va prendre rapidement une dimension internationale.

Le Libertaire devient naturellement la tribune privilégiée de cette controverse. Pour bon nombre de compagnons, l’idée d’un parti anarchiste est une hérésie. Ils ne se privent pas de l’écrire dans les colonnes du journal où ces questions prennent une important croissante. Sébastien Faure, peut-être plus par crainte de la division que par véritable position théorique, rejoint le point de vue de Voline en opposant la synthèse des courants traditionnels anarchistes au « révisionnisme » des plate-formistes. Dans une « Réponse à Nestor Makhno », l’Italien Malatesta, un des hommes les plus influents du mouvement international, rejete le concept de reponsabilité collective et précise ainsi sa position :

L’essentiel n’est pas le triomphe de nos plans, de nos projets, de nos utopies, lesquels ont du reste besoin d’être confirmés par l’expérience. (...) Ce qui importe le plus c’est que le peuple, tous les hommes perdent leurs habitudes et leurs instincts moutonniers. (...) C’est à cette œuvre d’affranchissement moral que les anarchistes doivent spécialement se dédier. [4]

Pourtant les thèses plate-formistes rencontre un écho favorable au sein de l’Union anarchiste où la question de l’organisation devient quasiment obsessionnelle. En juillet 1926, au congrès d’Orléans, ces discussion trouvent une application concrète. Tandis que l’U.A. devient l’Union anarchiste communiste (U.A.C.), un manifeste est adopté. Connu sous le nom de « Manifeste d’Orléans » [5], ce texte précise les principes et les objectifs des anarchistes communistes regroupés au sein de l’U.A.C. Il proclame surtout l’intention des militants de rompre avec les individualistes. Pour les partisans d’un renforcement de l’organisation, c’était très insuffisant. Ils se livrent dans les colonnes du Libertaire à une véritable bataille rangée contre les synthésistes présentés comme les « confusionnnistes de l’anarchisme » [6].

Le congrès de Paris de l’Union anarchiste communiste, du 30 octobre au 1er novembre 1927, voit le triomphe de la tendance plate-formiste. Pour se démarquer clairement des autres tendances de l’anarchisme, l’organisation prend le nom d’Union anarchiste communiste révolutionnaire (U.A.C.R.). Elle se dote de statuts qui précisent les modalités d’adhésion, fixent une cotisation mensuelle obligatoire et instaurent une commission administrative aux pouvoirs étendus. « L’Union anarchiste communiste n’accepte pas en son sein les anarchistes individualistes même partisans de l’organisation » [7]. Les thèses adoptées en congrès ne pourront faire l’objet de débats dans Le Libertaire que trois mois avant le congrès suivant. Désormais, « aucune critique ne peut s’exercer en dehors de l’organisation » [8]. Les minoritaires se sentent ainsi bâillonnés. Ils choisissent avec Sébastien Faure de quitter l’organisation pour fonder l’Association des fédéralistes anarchistes (A.F.A.) dans laquelle ils seront rejoints par d’autres militants qui avaient démissionné quelques années plus tôt comme Louis Louvet.

La scission qui porte un coup sérieux au développement de la propagande de l’U.A.C.R., s’accompagne d’une résistance passive au sein même de l’organisation. A l’usage, il s’avère que le nouvelle discipline n’entraîne que la division du mouvement et réduit l’U.A.C.R. à l’inefficacité. Aussi, les militants oppposés à la nouvelle ligne réclament-ils la tenue d’un congrès extraordinaire. Les membres de la commission administrative ne tardent pas à reprendre cette proposition à leur compte. De sorte qu’un an après leur adoption, les statuts sont abrogés au congrès d’Amiens. Les nouvelles résolutions présentées comme « la charte d’Amiens de l’anarchisme révolutionnaire » [9] imposent une trève entre les deux tendances qui s’opposent au sein de l’organisation. Signe de détente entre l’U.A.C.R. et l’A.F.A., Le Libertaire accepte la proposition de Pierre Mualdès d’insérer des encarts publicitaires pour L’Encyclopédie anarchiste dirigée par Sébastien Faure [10].

Nous n’avons pas l’ambition d’analyser ici l’application des principes plateformistes dans l’Union anarchiste. Au moins pouvons-nous en observer les conséquences au niveau du journal. De ce point de vue, le résultat n’est pas brillant. La scission a visiblement privé l’organe de l’U.A.C.R. de nombreux rédacteurs et d’une bonne partie de ses lecteurs. Malgré les campagnes répétées pour encourager les abonnements, Le Libertaire dépasse difficilement en 1929 le millier d’abonnés pour un total de 6000 lecteurs réguliers [11]. Moins d’un an après le congrès qui voit la victoire des plate-formistes, Antoine Antignac sonne l’alarme : « la propagande anarchiste périclite » [12]. Nicolas Faucier, administrateur et respondsable de la rédaction entre 1927 et 1929 confirme ce constat dans ses « Souvenirs d’un permanent anarchiste » [13]. Il ne manque pas de souligner le préjudice causé par la dissidence des synthésistes sur la santé financière du journal. L’A.F.A. diffuse en effet son propre organe, La Voix libertaire qui cherche à disqualifier son concurrent direct. Même Archinoff, principal rédacteur de la « Plate-forme », accuse l’U.A.C.R. d’avoir mal interprété ses thèses en versant dans un centralisme outrancier [14].

[1] Dielo Trouda (La Cause du Travail, n°13-14, juin-juillet 1926.

[2] Groupe d’anarchistes russes à l’étranger, Plate-forme d’organisation de l’Union générale des Anarchistes (Projet), Paris, Librairie internationale, 1926, 32 p.

[3] Sobol, Flechine, Schzartz, Steimer, Voline, Lia, Roman, Ervantian, À propos du projet d’une « Plate-forme d’organisation » publié par le Groupe d’anarchistes russes à l’étranger, Paris, Librairie internationale, avril 1927, 39 p.

[4] Errico Malatesta, « Réponse à Nestor Makhno », Le Libertaire, n°235, 21 décembre 1929.

[5] Le Libertaire, n°67, samedi 17 juillet 1926. Cf. annexe 4 : « Manifeste d’Orléans ».

[6] Groupe d’anarchistes russes à l’étranger, La Réponse aux confusionnistes de l’anarchisme, Paris, Librairie internationale, s.d. [août 1927].

[7] Le Libertaire, n°137, 19 novembre 1927.

[8] Idem.

[9] Pierre Mualdès, « Réalisons l’Unité Anarchiste-Communiste », Le Libertaire, n°168, 22 août 1928.

[10] Compte-rendu des débats du congrès d’Amiens, Le Libertaire, n°168, 22 août 1928. Sur L’Encyclopédie anarchiste, cf. René Bianco, Un siècle de presse anarchiste d’expression française, op. cit., Répertoire, vol. II, p. 883.

[11] Le Libertaire, n°235, 21 décembre 1929.

[12] Le Libertaire, n°167, 10 août 1928.

[13] Nicolas Faucier, « Souvenirs d’un permanent anarchiste, 1927-1929 », Le Mouvement social, n°83, avril-juin 1973, p. 47-56.

[14] Alexandre Skirda, Autonomie individuelle et force collective. Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours, op. cit., p. 187.