3. Autonomie ou unité syndicale ?

L’attitude à adopter à l’égard du mouvement syndical français rassemble et divise les militants de l’U.A. Si « tous les anarchistes-communistes, sans exception, reconnaissent la valeur sociale du syndicalisme » [1], aucune centrale ouvrière ne fait l’unanimité. En effet, en tant que partisans du syndicalisme révolutionnaire et de l’action directe, les anarchistes qui adhèrent à la C.G.T. ou à la C.G.T.U. ne peuvent tolérer le contrôle des partis politiques. Ils se considèrent comme les garants de l’esprit syndicaliste d’avant-guerre. Mais leur influence depuis la scission de 1921 a considérablement baissé. Aussi les syndicalistes de l’U.A. s’accordent-ils généralement pour réclamer l’unité du mouvement syndical. Mais la création de la Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire (C.G.T.-S.R.) va bouleverser ce schéma.

Au congrès de Bourges en 1923, plusieurs syndicats dans lesquels les anarchistes étaient infuents avaient choisi de quitter la C.G.T.U. sans retourner à la C.G.T. En novembre 1924, ils se rassemblent dans une Union fédérative des syndicats autonomes de France qui devient la C.G.T.-S.R. après le congrès de la Fédération autonome du Bâtiment à Lyon du 15 au 16 novembre 1926. Un certain nombre de militants libertaires choisissent d’adhérer à ce syndicat qui correspond mieux à leurs convictions. Pourtant, ils ne représentent qu’une minorité au sein de l’U.A. Signe du peu d’intérêt qu’il porte pour la C.G.T.-S.R., Le Libertaire n’évoque la nouvelle de sa création et de son adhésion à l’internationale anarcho-syndicaliste de Berlin qu’en quatrième page. [2] Il est vrai qu’il s’agit de la page traditionnellement vouée aux nouvelles syndicales mais l’événement aurait aussi bien pu faire les gros titres de la Une. En réalité, la plupart des membres de l’U.A. qui attendent tout de la réunification syndicale adressent à la C.G.T.-S.R. les mêmes reproches qu’aux autres syndicats. Selon eux, l’orientation anarcho-syndicaliste de la centrale de Pierre Besnard est incompatible avec l’idée d’un syndicalisme indépendant et en fait une organisation libertaire concurrente de la leur. D’autre part, ses effectifs ne dépasseront jamais 5000 adhérents. [3] Cette faiblesse numérique rend la C.G.T-S.R. peu crédible à leurs yeux. Ils vont jusqu’à la rebaptiser par dérision la « C.G.T. Sans Rien ».

Cherchons donc les syndicats de la C.G.T.-S.R. et lorsque nous les auront enfin repérés, demandons-nous quel est le nombre de leurs syndiqués et leur activité. (...) les anarchistes qui ont toujours fait savoir qu’ils allaient aux syndicats pour s’y trouver au milieu d’une affluence populaire et faire naître parmi elle la bonne semence de révolte, seront au regret de ne pouvoir donner une adhésion à une centrale ouvrière qui les isolerait complètement des travailleurs. [4]

La question de l’appartenance syndicale des militants de l’Union anarchiste restera un sujet de polémiques. Le plus souvent, les résolutions adoptées en congrès laisseront à chacun la liberté de soutenir le syndicat de son choix Pourtant, les articles de la chronique syndicale du Libertaire se montrent plus attentifs aux pourparlers entre la C.G.T. et la C.G.T.U. qu’à l’évolution de la C.G.T.-S.R. Dès l’annonce du rapprochement entre les deux centrales, Louis Lecoin se dit prêt à sacrifier l’indépendance syndicale pour retrouver l’unité de la classe ouvrière [5]. Ce vieux militant de la C.G.T. avait pourtant été l’un des promoteurs de la scission au congrès de Lille [6]. avant que la création de la C.G.T.U. ne tourne au désavantage des anarchistes, impuissants à contrecarrer l’influence du Parti communiste.

Aussi, l’annonce de la réunification de la C.G.T. au congrès de Toulouse du 2 au 5 mars 1936 est-elle accueillie avec satisfaction par les militants de l’U.A. L’événement est salué en première page du Lib comme la victoire de l’esprit syndicaliste. [7] La C.G.T.-S.R. a pourtant été exclu des négociations et n’a pas pu faire entendre sa voix. Peu importe, entre la C.G.T. réunifiée et la C.G.T.-S.R. plus isolée que jamais, le doute n’est plus permis. [8] Toutefois, cet enthousiasme pour l’unité s’accompagne de mises en garde contre le risque d’une dérive politicienne. En effet, l’adhésion de la C.G.T. au programme du Front populaire constitue une première entorse au principe de l’indépendance du syndicalisme.

[1] Résolution adopté au congrès de Paris, Le Libertaire, n°254, 3 mai 1930.

[2] Le Libertaire, n°86, 26 novembre 1926.

[3] Nicolas Faucier et Paul Lapeyre, « Nous avons tant aimé la révolution », art. cit., p. 92.

[4] Louis Loréal, « Pour confondre Besnard et Cie et pour édifier les camarades qui sont anarchistes d’abord, syndicalistes ensuite », Le Libertaire, n°353, 25 mars 1932.

[5] Louis Lecoin, « Plutôt perdre l’indépendance syndicale que la vie », Le Libertaire, n°426, 16 novembre 1934.

[6] Voir Michel Dreyfus, Histoire de la C.G.T., op. cit., p. 116-117.

[7] Le Libertaire, n°486, 6 mars 1936.

[8] « C.G.T. unifiée ou C.G.T.-S.R. ? », Le Libertaire du n°484, 21 février 1936 au n°486, 6 mars 1936. C’est la poursuite d’une discussion entre Pierre Besnard, Nicolas Faucier, Pierre Le Meillour et René Frémont. Un compte-rendu du débat initial a été publié par Le Combat syndicaliste, n°144, 14 février 1936.