3. La renaissance du « Libertaire »

Le journal tire encore plus profit de la situation politique et sociale que l’organisation. En effet, depuis le lancement du Front populaire, le tirage du Libertaire est en hausse. Il atteint en 1937 les 25 000 exemplaires alors que l’administration peut désormais compter sur 5 000 abonnés, ce qui était pratiquement impossible à imaginer seulement trois ans plus tôt, au moment de la réunification du mouvement. Le passage de quatre à six pages s’accompagne d’une nette amélioration de la mise en page. Les illustrations sont plus fréquement utilisées. Il s’agit le plus souvent de photographies représentant des manifestations ou des militants célèbres [1].

L’évolution ne se fait pas sentir que dans la présentation. Le ton du journal change. L’actualité fait les gros titre du journal. L’attention prêtée aux luttes sociales colle tout à fait aux préoccupations du moment. La part des articles théoriques ou des polémiques diminue sensiblement au profit du syndicalisme et des informations internationales. La réunification du mouvement libertaire a permis le retour d’anciens collaborateurs comme Sébastien Faure. D’autre part, l’afflux de militants permet au journal de disposer de correspondants plus nombreux, mieux répartis sur l’ensemble du territoire. De nouvelles rubriques sont inaugurées. Henry Poulaille anime l’une d’entre elles consacrée à la littérature prolétarienne. [2] Une autre intitulée « Dans les boites et sur les chantiers », lancée en octobre 1936, est réservée aux groupes d’usines de l’U.A. qui éditeront leur propre organe en 1938. [3]

On note des progrès similaires sur le plan des activités militantes. L’Union anarchiste ne présente pas de candidats abstentionnistes comme elle l’avait fait aux élections législatives d’avril 1924 mais René Frémont profite de la campagne électorale pour effectuer une importante tournée de propagande en province sur le thème « Le Front populaire peut-il nous sauver ? ».

Ces nombreux changements n’expliquent qu’en partie le succès du Libertaire à partir de 1936. En réalité, cet engouement doit plus à la Guerre d’Espagne qu’au Front populaire. L’attitude des anarchistes dans la guerre civile leur attire en effet toute la sympathie des antifascistes sincères. Leurs réalisations dans le domaine de l’autogestion remettent au goût du jour les idées libertaires qu’on avait enterré un peu trop vite. À bien des égards, Le Lib ne pouvait rêver meilleure publicité que la Révolution espagnole.

[1] Par exemple Michel Bakounine, Le Libertaire, n°630, 1er décembre 1938 ; Emile Cottin, Le Libertaire, n°518, 16 octobre 1936 et n°519, 23 octobre 1936 ; Gaston Leval, Le Libertaire, n°532, 22 juillet 1937 ; Louise Michel, Le Libertaire, n°587, 3 février 1938 et n°588, 10 février 1938 ; Fernand Pelloutier, Le Libertaire, n°627, 10 novembre 1938 ; Han Ryner, Le Libertaire, n°584, 13 janvier 1938. Durruti est le plus souvent représenté.

[2] Cf. infra, chap. XI.

[3] L’Exploité, « organe des groupes d’usines de l’Union anarchiste », Paris, 1938.