1. La question de la non-intervention

Dans la guerre civile espagnole qui oppose les partisans de Franco à un front antifasciste, il ne saurait être question de choisir la neutralité. Pourtant, l’Union anarchiste respecte la politique de non-intervention du Front populaire. Ses militants craignent en effet une participation des démocraties occidentales à la guerre civile qui aboutirait inévitablement à l’écrasement de la Révolution espagnole et probablement à la guerre avec l’Allemagne. Lashortes commente cette éventualité dans Le Libertaire et dénonce « une criminelle utilisation des événements d’Espagne ». [1] L’hebdomadaire anarchiste s’en prend surtout au Parti communiste hostile à la non-intervention. Son ardeur belliciste n’a d’autre objectif que de renforcer la position internationale de l’U.R.S.S. Pour les militants de l’U.A., la solidarité doit s’exercer directement du peuple français au peuple espagnol. Mais cette position de principe n’est pas dénuée d’ambiguïté. Comme sur bien d’autres points, elle s’oppose à l’analyse développée par la C.G.T.-S.R. et la F.A.F. qui prônent l’internationalisation du conflit pour sauver la révolution.

Dans les faits, les libertaires français ne semblent pas s’embarrasser de préjugés. La centurie Sébastien Faure, composée essentiellement de jeunes volontaires de l’Union anarchiste, part rejoindre le groupe international de la colonne Durruti. Farouchement antimilitaristes, ils préfèrent lutter aux côtés des miliciens de la C.N.T. plutôt que de rejoindre les Brigades internationales. D’autre part, les compagnons organisent l’envoi de nombreux convois à la frontière espagnole et fournissent des armes aux milices anarchistes avec le concours des douaniers français et la bienveillance des autorités. En effet, même si le gouvernement de Léon Blum interdit officiellement le passage des volontaires pour l’Espagne, il tolère l’acheminement clandestin de l’aide matérielle. Aussi les rédacteurs du Libertaire sont-ils très sensibles aux menaces de fermeture de la frontière des Pyrénées. Au début de l’année 1939, cette question devient préoccupante avec les progrès des troupes nationalistes et la défaite de la révolution espagnole.

Les Espagnols, en lutte contre le fascisme depuis 1936, sont accueillis en France dans des camps de concentration ! [2] La Solidarité internationale antifasciste continue d’acheminer de la nourriture et des objets de première nécessité à destination des camps de Gurs, Saint-Cyprien, Argelès. Mais elle est alors bien incapable de subvenir aux besoins de tous les réfugiés. Les orphelins de Llansa connurent un sort nettement plus avantageux puisque la S.I.A. réussit à les faire adopter par des familles de sympathisants français.

[1] Lashortes, « Notre Devoir », Le Libertaire, n°538, 4 mars 1937.

[2] Les études sur cet épisode tragique de l’exil des républicains espagnols sont de plus en plus nombreuses. Voir notamment : Marie-Claude Boj, Les camps de concentration français en 1939. Étude sur les réfugiés espagnols en 1939, mémoire de maîtrise sous la direction de Michèle Perrot, Université Paris VII, 1979. Marie-Claude Rafaneau-Boj, Odyssée pour la liberté. Les camps de prisonnier espagnols 1939-1945, éd. Denoël, 1993. Plages d’exil. Les camps de réfugiés espagnols en France 1939, Hispanistica XX, n°6, éd. de la B.D.I.C. de Nanterre et du Centre d’Etudes et de Recherches Hispanniques du XXème siècle, Université de Bourgogne, avec une préface de Jorge Semprun. Geneviève Dreyfus-Armand et Emile Temine, Les Camps sur la plage, un exil espagnol, éd. Autrement, 1995. René Grando, Jacques Queralt et Xavier Febrés, Camps du mépris, des chemins de l’exil à ceux de la résistance 1939-1945, éd. Llibres del trabucaire, 1999. A noter que le terme de camp de concentration est employé à l’époque par le ministre de l’Intérieur lui-même : Albert Sarraut.