4. La Seconde Guerre mondiale

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement anarchiste est encore plus désorganisé qu’en 1914. Le Centre de liaison contre la guerre et l’Union sacrée, dans lequel était engagé l’U.A., a disparu. Les organisations qui regroupaient encore de nombreux adhérents en 1939 cessent de fonctionner. La publication étant interrompue, il devient difficile de suivre les activités des anciens collaborateurs du Libertaire. Grâce aux travaux du C.I.R.A. Marseille [1], nous pouvons néanmoins reconstituer le parcours de certains eux. Sans sombrer dans le manichéisme, nous pouvons distinguer au moins quatre attitudes différentes face au conflit.

La première est le fruit de la résignation et trouve son illustration avec le destin tragique de René Frémont. Le secrétaire général de l’U.A., ayant perdu toute illusion sur les chances d’un sursaut révolutionnaire, répond à son ordre de mobilisation. Incorporé dans le 214ème régiment d’artillerie divisionaire, il trouvera la mort le 10 juin 1940 aux environs de Sedan.

Louis Lecoin qui reste fidèle à ses convictions pacifistes, adopte à peu près la même attitude qu’en 1914. A l’annonce de la déclaration de guerre, il diffuse, avec le soutien de Nicolas Faucier et la complicité d’employés de la poste, cent mille exemplaires du tract « Paix immédiate ». Le texte porte les signatures de nombreuses personnalités qui n’ont pas toutes été consultées directement mais dont les convictions pacifistes ne peuvent faire aucun doute. Il s’agit pour ne citer que les plus célèbres de Jean Giono, Alain, Victor Margueritte, Marcel Déat, Marceau Pivert, Henri Jeanson, Georges Pioch, Robert Louzon, Felicien Challaye, Henry Poulaille, etc. Louis Lecoin arrêté, de nombreux signataires diront avoir été trompé ou nieront leur participation à l’entreprise. [2]

Certains pacifistes comme Jean Giono, Marcel Déat ou Félicien Challaye ont cru trouver dans le pétainisme une issue de secours. Le courant libertaire connut également ces cas de rapides reconversions. Louis Loréal fut l’un d’entre eux. L’ancien rédacteur du Libertaire participait à la presse collaborationniste en écrivant dans La Gerbe ou Germinal. [3] A la Libération, les anarchistes refuseront d’accabler les anciens collaborateurs [4] mais cela ne les empêchera pas de faire le tri dans leurs propres rangs. Il n’y aura pas à proprement parler d’épuration, la plupart des militants suspectés se mettant volontairement en marge du mouvement.

Enfin, et il ne faudrait pas minimiser l’ampleur de ce phénomène, un certain nombre de militants anarchistes se retrouvèrent dans la résistance. Ce sont avant tout des membres du mouvement espagnol en exil. Expérimentés et bien organisés, ils parviennent, avant même leur sortie des camps, à reconstituer des groupes et à les fédérer. Après l’occupation de la zone libre par les Allemands, ils formeront des maquis ou rejoindront ceux déjà existants. En 1944, des militants de la C.N.T. participeront ainsi à la libération de villes comme Bordeaux ou Paris. Pour nombre d’entre eux, la Seconde Guerre mondiale ne devait être qu’une étape de la croisade antifasciste commencée à Barcelone en 1936. Ceux qui s’attendaient à pouvoir ensuite prendre leur revanche sur Franco seront les plus déçus. Leur attitude exemplaire fut aussi le lot de nombreux militants qui n’ont pas hésité à participer aux réseaux de résistance. D’autres, comme le fit Louis Mercier-Vega le 26 juin 1942 à Brazzaville, iront jusqu’à s’engager dans les Forces française libres.

En ce qui concerne les compagnons français, il convient de signaler deux foyers principaux de résistance. Le premier se situe en zone libre à Marseille où André Arru et Voline réussissent à faire paraître un numéro unique de La Raison. Le second est parisien, animé par Henri Bouyé, ancien trésorier de la F.A.F. Il constitue en quelque sorte l’embryon de la future Fédération anarchiste. A Marseille, un noyau d’activistes édite, en plus du journal La Raison, des tracts, des affiches et une brochure grâce au concours d’imprimeurs toulousains. En plus de ces activités militantes, André Arru confectionne des faux papiers pour dépanner les « copains » [5] mais aussi pour sauver des Juifs ou des réfugiés politiques. A Paris, les réunions se font dans un magasin de fleurs situé avenue de la République. Ce local abrite également un atelier de fabrication de faux papiers et sert de dépôt pour des journaux de la Résistance.

Conformément aux directives, les militants qui n’ont pas capitulé mettront tout en oeuvre pour construire une organisation clandestine. Dans la capitale, les anarchistes ne reprennent contact entre eux qu’à partir de 1941. Ils réussissent à éditer quelques numéros d’un bulletin intérieur intitulé Le Lien. Au début de l’été 1943, ils prennent le prétexte d’une ballade champêtre pour justifier un rassemblement d’une trentaine de personnes dans la forêt de Montmorency. [6] André Arru et Henri Bouyé effectuent de véritables tournées pour se mettre en relation avec les militants actifs avant la guerre. Leurs efforts aboutissent à la convocation d’un congrès clandestin à Toulouse. Le 19 juillet 1943, Alphonse et Paule Tricheux accueillent dans leur ferme des alentours de Toulouse des délégués des groupes de Paris, Marseille, Foix, Agen et Villeneuve sur Lot ainsi que des anarchistes espagnols. On notera la présence dans cette assemblée de Charles et Maurice Laisant, André Arru et Voline, ce dernier étant pourtant assigné à résidence à Marseille.

Le petit nombre de participants impliqués dans cette reconstruction ne doit pas laisser croire à une défection généralisée des militants libertaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Nombre d’entre eux sont alors soumis à une sévère surveillance et n’ont qu’une liberté d’action toute relative. Beaucoup risquent la prison ou la déportation. Pourtant, ils ne se bornent pas à essayer de survivre à l’Occupation en espérant des lendemains meilleurs. Pour faire face à l’adversité, les milieux anarchistes se transforment en réseau d’entraide. May Picqueray se montre particulièrement efficace dans cette situation. Elle obtient la libération de Nicolas Lazarevitch et permet à Mollie Steimer et Senya Flechine de quitter le camp de Gurs pour se réfugier au Mexique. Les exemples de ce genre ne manquent pas et nous aurons l’occasion de revenir sur ces formes spontannées ou plus organisées de solidarité entre les compagnons. Malheureusement, ces initiatives ne permettront pas d’assurer la sécurité de tous. Pierre Ruff, arrêté le 24 septembre 1942, trouve la mort au camp de Neuengamme la veille de l’arrivée des Américains. Pierre Odéon, eut plus de chance puisqu’il survivra à son passage au camp de Buchenwald.

[1] Le C.I.R.A. Marseille a réunis et édité trois volumes de témoignages dont nous donnons les références dans la liste des souvenirs de la bibliographie.

[2] Cf. infra, chap. XI.

[3] Voir André Arru, « Les anarchistes et la résistance », op. cit., p. 35-36.

[4] « Quand l’épuration bat son plein », Le Libertaire, n°39, 26 juillet 1946.

[5] Dans le vocabulaire anarchiste, « copain » est dès cette époque synonyme de « compagnon ».

[6] Tous les participants sont porteurs d’une carte de membre d’un foyer naturiste « La Vie au grand air » pour déjouer une éventuelle surveillance.