Le Libertaire (1917-1956) > Catalogue des articles > 27 septembre 1946

Nouvel adepte du « Libertaire »

Le hasard s’attaque à la police

Article paru dans Le Libertaire du 27 septembre 1946, reproduit in Georges Brassens, Œuvres complètes. Chansons, poèmes, romans, préfaces, écrits libertaires, correspondance, Paris, Le Cherche Midi, 2007, pp. 1047-1049.

Si le hasard n’est pas encore la divinité officiellement reconnue par les doctrines anarchistes, il n’en est pas moins le seul système logique admis par les quelques hommes de bon sens que préoccupe le grave problème de l’intervention supérieure.

C’est là une de ces vérités premières avec lesquelles on ne badine pas.

Bien mieux. C’est une vérité première dont tout un chacun doit se pénétrer s’il veut comprendre la ferveur de la foi qui anime certains individus en face des miraculeuses manifestations de ce Dieu : le hasard.

Principes et constatations sont posés. Et maintenant, je vous le demande un peu, pourquoi ce dieu qui s’appelle le hasard ne ferait-il pas aussi bien les choses que le Dieu des catholiques, le dénommé Jésus-Christ. S’il ne les fait pas aussi bien, il faudra lui rendre cette justice qu’il ne les fait pas plus mal.

Car, soit dit en passant, les zélateurs de la religion catholique sont bien obligés d’imputer à leur fétiche tout puissant, Jésus-Christ, la conception et la réalisation des sanguinaires mise en scène que sont les guerres mondiales.

Obligés de lui reconnaître une intervention personnelle dans les catastrophes ferroviaires et autres fariboles qui ne constituent pour lui que les plus inoffensifs et dilettantiques passe-temps.

Contraints enfin de l’inculper de complicité bienveillante dans la corruption, la vénalité et la pourriture des individus et des temps.

Le revers de la médaille... quoi... Et bien, cette semaine, ce dieu, le hasard, que nous avons du moins l’indulgence de considérer comme irresponsable, nous a donné l’occasion de nous réjouir.

Un pandore a été écrasé. Et par inadvertance encore.

A la satisfaction que nous procure le fait, s’ajoute le plaisir causé par les circonstances. En effet, qui ne verrait dans cette inadvertance la magistrale et pour une fois heureuse intervention du hasard.

C’est à la plume d’un rédacteur de L’Aurore que nous devons la bonne nouvelle. Il ne s’en doutait pas le malheureux.

Ce spirituel personnage nous apprend qu’un cycliste surpris par le sifflet d’un gendarme, perd le contrôle de sa machine et tue le représentant de l’autorité. Bien sûr, le hasard a fait le modeste.

Il s’est contenté de peu. Un flic n’est qu’un flic, si abject soit-il... Et nous n’ignorons pas qu’en dépit de son trépas des milliers d’autres flics continuent malheureusement à vivre et à empuantir le pauvre monde.

Pourtant, nous ne négligeons pas les petites satisfactions. Et si pour notre part, nous rêvons de gigantesques écrasements de légions de policiers par des légions de cyclistes, nous ne pouvons tout de même que nous réjouir de l’événement qui nous vaut la disparition d’un membre de la police.

C’est un début. Notre dieu, le hasard, à l’instar du fétiche Jésus-Christ, ne se satisfait pas de prières. Aussi nous bornerons-nous à formuler l’espoir d’une heureuse continuation, après avoir applaudi à cette première initiative.

Comment ! diront les honnêtes gens, cette fois c’en est trop ! Les voyous du Libertaire osent se réjouir ouvertement de la mort d’un individu et souhaiter encore la mort d’autres individus ! Voilà qui dépasse les bornes du cynisme ; atteint au pinacle de la monstruosité.

Nous pourrions objecter fort justement qu’un flic n’est pas un individu.

Mais afin de prouver que nous ne sommes ni des monstres ni des cyniques, afin de prouver que nous n’en voulons pas à la vie d’autrui, quand cette vie serait celle d’un flic, afin de prouver en un mot que nous avons un idéal humanitaire, nous nous contenterons de leur répondre que nous ne nous réjouissons qu’en apparence.

Qu’au fond nous déplorons la fin malheureuse d’un homme, quel qu’il soit, car peut-être celui-ci était-il trop bête pour faire autre chose qu’un gendarme et par conséquent irresponsable de sa bêtise.

Qu’au fond nous plaignons la veuve et les enfants qu’il laisse peut-être et qui sont également irresponsables de la position conjugale ou paternelle.

Qu’au fond, tout cela est bien triste et que nous maudissons le hasard... oui.

Mais que diable ! Pourquoi les gendarmes ont-ils des sifflets et pourquoi y a-t-il des gendarmes !...

Gilles Colin