Le Libertaire (1917-1956) > Catalogue des articles > 26 juin 1952

La révolution et les syndicats

I. Les antécédents

Nous commençons cette semaine la publication d’une série d’articles de notre ami Benjamin Péret sur le mouvement ouvrier et ses formes d’organisation. Le point de vue du camarade Péret n’est pas celui de la F.A., dont il n’est pas membre, mais il nous a paru utile de lui ouvrir les colonnes du Libertaire à cause de l’importance des problèmes qu’il pose.

Notre mouvement ne manquera d’apporter son point de vue et ses critiques de façon que la confrontation puisse être profitable du mouvement révolutionnaire.

Toutes les sociétés qui se sont succédé jusqu’à nos jours ont connu des luttes intestines menées par les couches déshéritées contre les classes ou les castes qui les maintenaient sous leur domination. Les luttes n’ont pu prendre une certaine envergure qu’à partir du moment où les opprimés reconnaissant leur intérêt commun, ont réussi à s’associer, soit dans le but d’améliorer leurs conditions d’existence, soit en vue de la subversion totale de la société. Au cours des siècles passés,les travailleurs face aux corporations, comprenant patrons et ouvriers d’un même métier (où les premiers faisaient la pluie et le beau temps sous la protection ouverte des pouvoirs publics), les associations de compagnonnage ne groupant que les ouvriers ont représenté, entre autres choses, les premiers organismes permanents de lutte de classe.

Antérieurement encore, vers le Xe siècle, avaient déjà existé des « confréries ». C’étaient des groupements qui ont dû se trouver en lutte contre les couches supérieures de la société puisque des jugements ont ordonné, à plusieurs reprises, leur dissolution. On ne connait toutefois aucun document susceptible de nous éclairer sur leur constitution et les buts qu’elles se proposaient.

L’objectif des organisations de compagnonnage n’était pas, comme en témoignent les nombreux jugements des tribunaux qui les condamnent systématiquement du XVIe siècle au XIXe siècle, d’aboutir à une transformation de la société, d’ailleurs inconcevable à l’époque, mais d’améliorer le salaire de leurs membres, les conditions d’apprentissage et, par là, d’élever le niveau de vie de la classe ouvrière toute entière.

Leur vitalité, malgré toutes les persécutions dont elles ont sans cesse été l’objet, leur résurrection, consécutive à de nombreuses dissolutions prononcées par les tribunaux, montrent qu’elles correspondaient à un besoin pressant des travailleurs de ces époques. En même temps, le fait que leur structure ne semble pas avoir subi de modifications importantes pendant plusieurs siècles, indique que leur forme et leurs méthodes de lutte correspondaient réellement aux possibilités du moment. Notons en passant que les premières grèves dont l’histoire fasse mention sont à leur actif dès le XVIe siècle. Plus tard elles recourront aussi au boycott.

Pendant toute cette période, qui va du XVIe siècle où les associations de compagnonnage apparaissent dans l’histoire déjà toutes constituées (ce qui indique qu’elles doivent exister depuis longtemps déjà) jusqu’au milieu du XIXe siècle (où la grande industrie naissante fait surgir les syndicats), les associations de compagnonnage contribuent puissamment à maintenir la cohésion entre les travailleurs en face de leurs exploiteurs. On leur doit la formation d’une conscience de classe encore embryonnaire, mais appelée à prendre son plein développement à l’étape suivante, avec les organismes de lutte de classe qui vont leur succéder. Ces derniers - les syndicats - ont hérité d’elles leurs fonction revendicative, réduisant ainsi les associations de compagnonnage à un rôle secondaire qui n’a pas cessé de s’amenuiser depuis lors. Il serait vain cependant d’imaginer qu’ils auraient pu exister plus tôt. Les associations de compagnonnage ont correspondu à une époque de stricte production artisanale antérieure à la Révolution française et se prolongeant pendant les 20 ou 30 premières années du XXe siècle, les syndicats constituent le prolongement dans l’époque suivante, (celle du capitalisme ascendant où les travailleurs ont encore besoin de se rassembler par corps de métiers), des organisations de compagnonnage dépouillées du secret qui les entouraient et orientées vers la seule revendication économique, vers la défense des travailleurs, les autres objectifs passant au second plan et finissant par disparaître.

Par ailleurs, les associations de compagnonnage, du fait de la société féodale qui ne leur accordait par le droit à l’existence, avaient un caractère de sociétés secrètes, avec tout l’appareil de rites parareligieux que comportent de telles sociétés, tandis que l’époque postérieure - surtout après 1830 - où les associations ouvrières se voient accorder un minimum de droits à l’existence, permet l’apparition au grand jour de groupements de compagnonnage et met aussitôt en évidence leur incapacité à mener contre le patronat la lutte énergique qui s’impose. Leur caractère restrictif (ne pouvait en faire partie que des ouvriers qualifiés) ne leur permet pas de réunir la totalité, ni même la majorité des travailleurs, buts que se proposent les syndicats dès leur naissance.

Cependant la classe ouvrière ne passe pas directement des associations de compagnonnage aux syndicats, d’ailleurs interdits sous quelque forme que ce soit pendant les premières décades du capitalisme moderne. Elle cherche inutilement sa voie. Les sociétés de secours mutuels, nées peu avant la révolution de 1789, marquent le premier pas dans la voie du rassemblement de tous les ouvriers d’un même corps de métier. Elles se proposaient de secourir leurs adhérents malades ou en chômage, mais lorsque la grève s’imposera comme la meilleure méthode de lutte contre le patronat, les mutuelles ouvrières apporteront parfois leur aide, abolissant toute distinction entre le chômage imposé et le le chômage provoqué.

Ces « Mutuelles », peu nombreuses, ne rassemblaient guère que des ouvriers d’élite, relativement bien payés, car les cotisations qu’elles exigeaient de leurs membres étaient lourdes. Elles étaient donc inadéquates aux conditions de la grande industrie naissante, qui avait appelé à l’usine de grandes masses de travailleurs non qualifiés, émigrés des campagnes. Ce prolétariat en formation était alors dans une situation tragique qui exigeait impérieusement une amélioration sensible, même pour que le capitalisme pût continuer à se développer.

Les sociétés de « résistance », dont le nom indique clairement les buts qu’elles visaient, viennent alors assurer la relève des « Mutuelles ». Ce sont déjà des groupements de combat, mais conçus sur le plan défensif. Ils se proposent de maintenir le niveau de vie des travailleurs en s’opposant aux diminutions de salaires que le patronat pourrait tenter d’imposer et ce sont, en général, ces diminutions de salaires qui les font naître. Il va sans dire que, de la défense, on passe bientôt à l’attaque et la revendication ouvrière voit le jour. Cependant, bien qu’après 1840, à la faveur de la diffusion des idées socialistes, apparaissent dans la classe ouvrière les premières revendications politiques, les « Résistances » et les « Associations ouvrières » gardent avant tout un caractère d’organisation de combat sur le plan économique. Elles ne visent qu’accessoirement, et sous l’impulsion d’éléments politisés, à la subversion de l’ordre existant. En fait, leur but essentiel est d’ordre purement économique. Si le prolétariat prend alors conscience de sa force il ne sont guère qu’à l’employer à la satisfaction de revendications immédiates.

Benjamin Péret'); if ($tous_auteurs) echo $tous_auteurs; ?>

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