B. La société future

L’argument qui revient le plus souvent sous la plume des contradicteurs de la philosophie anarchiste est l’impossibilité de la réalisation d’une société libertaire. Considéré, même par certains de ses plus fervents propagandistes, comme un idéal trop élevé pour une humanité immature, l’anarchisme apparaît aux yeux du plus grand nombre comme une pensée utopique. L’idée même d’une communauté susceptible de se passer d’État, d’armée, de police ou de prison constitue une hérésie qui suffit à ranger son auteur au rang des doux rêveurs ou des fous dangereux. Pour bon nombre de leurs contemporains, les rédacteurs du Libertaire ne pouvaient manquer d’appartenir à l’une ou l’autre de ces catégories. Victime de l’illusion retrospective qui nous ferait croire à une fatalité de l’histoire telle que nous la connaissons [1], nous pourrions facilement partager ce jugement. Ce serait oublier un peu vite que le vingtième siècle a connu plusieurs tentatives d’instauration du communisme libertaire. Pendant la Révolution soviétique, en Ukraine, les partisans de Nestor Makhno procédèrent à la collectivisation des terres conquises sur les armées blanches. La République des conseils de Bavière à laquelle participèrent de nombreux anarchistes ou le mouvement d’occupation des usines en Italie, dans le sillage de la Révolution russe, préfigurent également ce que pourrait être une société sans dieu ni maître. Mais l’expérience la plus remarquable par son ampleur fut sans conteste celle des collectivisations à la campagne comme à la ville durant la guerre civile espagnole. Ces « zones autonomes temporaires » [2] devaient disparaître prématurément victimes d’une répression dont la férocité ne peut se justifier que par la nécessité politique de liquider les réalisations anarchistes. L’acharnement avec lequel Staline s’employa à affaiblir le mouvement anarcho-syndicaliste espagnol et à démanteler les collectivités organisées selon ses principes révèle cette volonté d’empêcher une victoire même éphémère de l’anarchisme au risque de provoquer celle de Franco.

Loin de décourager les collaborateurs du Libertaire, chacune de ces tentatives avortées vient renforcer leur espoir de voir un jour leur rêve se réaliser. Sur le plan théorique, elles leur permettent de préciser leur projet en y incluant les expériences réalisées. Le plus souvent les anarchistes français limitent volontairement leur description de la société future à des considérations d’ordre général. Conscients que son avènement n’est pas pour demain, ils se montrent surtout soucieux de ne pas présenter un système trop rigide. D’autre part, les conflits dans les congrès entre les différentes tendances les empêchent d’aboutir à des résolutions plus précises. [3] Il n’y a pas, en effet, une seule et unique utopie libertaire mais bien plusieurs projets concurrents. En l’absence de programme unificateur la porte reste ouverte aux rêves les plus fous.

Bien entendu Le Libertaire porte la trace de ces espoirs déçus. Mais plutôt que d’en dresser un catalogue montrant leur originalité ou leur diversité, nous préférons étudier les idées véhiculées par ce journal qui ont pu jouer un rôle mobilisateur à un moment ou un autre. Nous pouvons donc parler ici d’utopie, sans risque de souscrire à cette critique facile de l’anarchisme évoquée au début de ce chapitre, dans la mesure où il ne s’agit pas pour nous d’un idéal voué à ne pas se réaliser mais bien d’aspirations à un monde meilleur susceptibles d’entraîner ceux qui y souscrivent à s’investir au service d’une cause. Dans le cas du Libertaire, nous pouvons distinguer au moins deux types d’utopies qui, loin d’être antagonistes, ne se recoupent toutefois pas complètement. Il s’agit du projet communiste libertaire, très souvent débattu dans les congrès, et de l’anarcho-syndicalisme qui ne concerne d’abord qu’une frange du mouvement mais qui va s’imposer à partir de 1936 comme un modèle à suivre.

La défaite de la Révolution espagnole semble pourtant annoncer la faillite de l’utopie anarchiste « classique ». Non pas, encore une fois, que la victoire de Franco prouve l’impossibilité de l’instauration d’une société libertaire mais parce qu’un nombre croissant de militants va prendre conscience du prix à payer pour y parvenir dans un monde où triomphent les totalitarismes. Au-delà, l’expérience espagnole pose la question de la prise du pouvoir. En s’interdisant le rôle d’avant garde révolutionnaire, les anarchistes ne se sont-ils pas condamnés à celui d’éternels perdants ? S’ils acceptent au contraire de participer à un gouvernement, fut-il « révolutionnaire », ne courent-ils pas le risque d’y perdre leur âme et de devenir les nouveaux bolcheviques ? Même dans Le Libertaire, censé privilégier un message d’espoir, ces nouvelles interrogations apparaissent et provoquent d’importants débats.

De toutes manières, à partir des années cinquante, les chances de voir une révolution anarchiste éclater en France semblent à peu près nulles. Peu à peu, le pessimisme gagne de nombreux militants qui renoncent sans se l’avouer au grand soir pour se consacrer à des objectifs moins difficiles à atteindre. Ils se montrent d’autant plus sceptiques que le destin des révolutions dont ils furent les acteurs ou les témoins leur a révélé ce qu’il pouvait advenir des pensées utopiques. A chaque fois qu’ils ont cru leur rêve sur le point de se réaliser, c’est la pire des réactions qui l’a emporté. Beaucoup d’entre eux se rangent dans les années cinquante aux côtés de ceux qui, comme George Orwell dans 1984, dénoncent les fausses promesses de l’utopie sans oser imaginer qu’un événement comme Mai 68 allait bientôt donner un souffle nouveau à leur idéal.

[1] Cf. Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire : essai sur les limites de l’objectivité historique, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1986.

[2] Le concept de « zone autonome temporaire » élaboré par Peter Lamborn Wilson alias Hakim Bey, théoricien du « post-anarchisme », s’applique en fait assez mal à ces expériences car leurs auteurs n’avaient pas forcément conscience du caractère provisoire de leurs réalisations. C’est donc de manière retrospective et presque détournée que nous l’employons ici. Cf. Hakim Bey, TAZ. Les Zones autonomes temporaires, éd. de l’Eclat, 1997 et Ronald Creagh, « L’anarchisme en mutation » in La Culture libertaire, op. cit., p. 25-39.

[3] Contrairement à ce qui s’est produit en Espagne où la C.N.T. adopta en mai 1936, au congrès de Saragosse, une plateforme communiste libertaire qu’elle s’efforça par la suite de mettre en pratique.