Manifeste d’Orléans (1926)

Les principes

Une fois de plus et plus fortement que jamais, les anarchistes, groupés dans l’Union Anarchiste Communiste, affirment que le principe d’autorité, d’où procèdent toutes les institutions actuelles est la cause de tous les maux sociaux.

Ils sont les irréductibles ennemis de l’autorité politique ; l’Etat, de l’autorité morale et intellectuelle ; la religion, le patriotisme et la morale officielle. En d’autres termes, les anarchistes sont contre toutes les dictatures ; celles d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, qu’elles découlent d’un principe religieux, scientifique, politique ou économique.

Par contre, ils se déclarent partisans d’une organisation sociale dont tout le mécanisme reposera sur l’association libre des producteurs et des consommateurs en vue de la satisfaction de tous leurs besoins : économiques, intellectuels, affectifs, scientifiques, artistiques, etc.

ILS SONT COMMUNISTES, parce que le communisme est la seule forme de société assurant à tous et à chacun leur part égale de bien-être ; notamment aux enfants, aux vieillards, aux malades et aux moins doués.

ILS SONT INDIVIDUALISTES, en ce sens que, mettant tout en commun, ils donnent à chacun les possibilités matérielles de développer dans tous les sens et à son gré son individualité.

Mais leur individualisme n’a rien de commun avec l’individualisme de ceux qui veulent légitimer des actes tels que prostitution, exploitation de l’homme par l’homme et tout autre théorie de « débrouillage » individuel.

ILS SONT REVOLUTIONNAIRES. Ils ne se font pas d’illusion sur l’efficacité des réformes partielles que l’action politique est susceptible d’arracher aux maîtres de l’heure, car ils sont convaincus que ces réformes ne seront consenties par les classes privilégiées que pour éviter la chute du régime.

Ils restent persuadés que la société bourgeoise, pour se maintenir, ne reculera devant aucun moyen légal ou illégal de violence - c’est pourquoi ils persistent à affirmer que la transformation de la société ne viendra que d’une révolution sociale.

ILS SONT EDUCATIONNISTES parce qu’ils ont la ferme conviction que la révolution sociale ira d’autant plus loin dans la voie des réalisations anarchistes que la somme des évolutions individuelles sera élevée.

Cependant, sans attendre cette révolution, ils dépensent tous leurs efforts pour réaliser en eux et autour d’eux le maximum de perfection individuelle.

Programme social

Les anarchistes groupés au sein de l’Union Anarchiste-Communiste ne constituent pas un parti politique ou autre ayant la prétention de prendre le pouvoir et d’administrer la société.

Le communisme anarchiste étant basé sur la libre association des individus pour la satisfaction de tous leurs besoins ; il appartient à des organisations issues directement du peuple d’assumer le fonctionnement de la vie sociale.

Les anarchistes se groupent pour combattre les institutions autoritaires, gardiennes des privilèges, et les multiples associations politiques, économiques ou financières dont le but est de maintenir et renforcer le système d’exploitation et d’esclavage actuellement en vigueur.

Face à ce formidable appareil répressif, se renforçant chaque jour, et à tous les organismes de réaction ou de conservation sociale qui se multiplient, ils estiment nécessaire de se grouper solidement pour constituer une force susceptible de lutter avec efficacité contre tous les éléments d’oppression et d’exploitation.

Si l’effort individuel peut préparer les voies de la transformation sociale, seule une action collective et populaire pourra réaliser pratiquement cette transformation.

Une organisation de propagande et de lutte est donc indispensable pour obtenir le maximum de puissance et de résultats.

Les anarchistes ne sont pas des utopistes.

S’inspirant de la formation et du développement de nombreuses associations de tout genre se constituant actuellement dans de multiples domaines, ils constatent que l’esprit d’association et de fédéralisme prédomine de plus en plus.

Le centralisme a prouvé son impuissance tant politique qu’économique. Les anarchistes restent donc partisans d’une organisation sociale basée sur la Commune, agglomération locale assez vaste pour pratiquer efficacement la solidarité, organiser la production et la répartition en utilisant les meilleurs procédés techniques, en organisant rationnellement le travail, sans que son étendue soit un obstacle au contrôle direct de tous les habitants intéressés au bon fonctionnement de l’organisme communal.

La Commune ne doit pas être la caricature des Conseils municipaux actuels, ni la reproduction en miniature des gouvernements. C’est un pacte moral et matériel qui unit tous les habitants d’un certain territoire, pacte par lequel ils se garantissent mutuellement et réciproquement les conditions matérielles, intellectuelles et morales permettant à chacun, quel que soit son âge, son état de santé, etc., les possibilités de production.

La Commune libertaire sera comme une grande famille dont tous les membres profiteraient de tous les avantages institués par la collectivité.

Organiquement, la Commune libertaire sera l’ensemble, l’accord établi par les formes diverses d’associations qui se constituent, répondant chacune à un besoin ou à un effort : associations de production, de logement, d’hygiène, d’art, etc.

Reliés par un organisme à base coopérative, les formes de ces associations peuvent être très diverses, allant depuis la colonie intégrale jusqu’au travail ou à la consommation individuelle.

Il n’appartient pas aux anarchistes d’aujourd’hui de codifier, d’enfermer en un cadre immuable les associations de l’avenir, chacune s’administrant intérieurement comme ses membres l’entendront.

Le rôle de la Commune est d’harmoniser, dans des assemblées où tous les groupements sont représentés, les efforts à fournir par les organismes de production avec les demandes et les besoins des organismes de consommation ou d’utilité générale.

Fédéralistes, les anarchistes nient la nécessité d’une centralisation quelconque.

Les relations entre communes peuvent s’organiser en dehors de tout pouvoir central :
1° Par des ententes décidées entre communes ;
2° Par la création de fédérations régionales, nationales, ou mondiales d’échange où les communes se fournissent des produits leur manquant en donnant en compensation le surplus de leur production ;
3° Par l’organisation des services publics régionaux, nationaux et mondiaux par le moyen de fédérations ouvrières.

Sans entrer dans des détails fastidieux, les communistes anarchistes estiment que seule une organisation sociale instaurée dans les conditions énoncées ci-dessus est assez souple pour laisser la plus complète liberté à chacun et assez pratique pour être réalisable immédiatement après le triomphe d’une révolution sociale ayant anéanti toute espèce d’autorité et accompli l’expropriation totale des classes possédantes.

Les tâches immédiates

Ces conceptions, dont la réalisation est plus ou moins prochaine, les anarchistes travaillent à les faire connaître et adopter par les masses populaires ; mais ils ne se désintéressent pas des tâches immédiates à accomplir.

Ils combattent sans faiblesse l’armée, la police, la magistrature, l’Eglise et autres institutions des bourgeoisies blanches, tricolores et rouges.

Ils s’opposeront de toutes leurs forces à la guerre qui est une aggravation du régime que nous subissons. Ils soutiennent, défendent et secourent tous ceux qui, comme Sacco et Vanzetti, supportant les coups de la répression étatique.

Ils aident tous les parias qui, dans un moment de leur existence se rebellent contre leurs maîtres ou même tentent d’assurer à leur famille ainsi qu’à eux-mêmes une vie plus décente.

Aussi voient-ils avec sympathie se développer des organisations populaires : syndicats, coopératives, etc., en qui ils voient des forces de l’avenir et dont ils suivent avec intérêt le développement.

Ils souhaitent que des organismes, en dehors de toute tutelle politique, se placent sur leur véritable terrain : la lutte des classes.

Composition

L’Union Anarchiste Communiste adresse un pressant appel à tous ceux qui se réclament de l’esprit anarchiste, et après avoir lu le manifeste ci-dessus, donnent à celui-ci leur adhésion pleine et entière.

Elle demande à tous d’effacer de leur coeur et de leur esprit tout souvenir de ce qui a pu les diviser. Les adhérents de l’Union Anarchiste Communiste ont déjà accompli ce devoir de rapprochement et de réconciliation - et ils espèrent que ceux qui, pour diverses raisons de convenance personnelle ou de doctrine, se sont éloignés de l’U.A.C. y reprendront leur poste de combat.

A l’heure actuelle, où de graves événements se préparent, il est plus que jamais nécessaire que tous les éléments anarchistes se rapprochent et se concertent pour opposer un front de bataille unique.

Cet appel s’adresse en outre à tous les travailleurs (anarchistes qui s’ignorent).

Il n’est pas possible que la malfaisance et l’impuissance des partis politiques leur échappent plus longtemps. Il n’est pas possible, non plus, qu’ils restent étrangers à la lutte qui s’engage entre les principes d’autorité et de liberté dont leur avenir de bien-être ou de misère, (de liberté ou d’asservissement) est l’enjeu.

L’adhésion donnée à l’Union Anarchiste Communiste constitue une sorte d’engagement moral.

L’exemple étant la meilleure des propagandes, les membres de l’U.A.C. devront autant que possible concilier leurs actes et les principes ci-dessus.

Texte adopté par les délégués du congrès d’Orléans (12-14 juillet 1926), publié pour la première fois dans Le Libertaire n°67, 17 juillet 1926.