3. « Le Libertaire » : succès et déclin

En dépit de la conservation du titre et du respect de la même ligne politique, Le Libertaire qui reparaît à la Libération se présente d’une manière assez différente de celui dont la publication s’est interrompue en 1939. Les signatures n’apparaissent au bas des articles qu’à partir du numéro 47, daté du 20 septembre 1946, à la suite d’une décision prise au congrès de Dijon. Le journal paraît dans les premiers temps une puis deux fois par mois sans autorisation avec la mention « organe intérieur du mouvement libertaire ». Il s’agit visiblement de tromper les autorités puisqu’il s’adresse, autant par son format que par le sujet des articles, à tous les sympathisants et non aux seuls militants. La situation du journal ne sera régularisée qu’en mars 1946, époque à laquelle il retrouve une périodicité hebdomadaire. Une intervention d’Edouard Herriot au Parlement a permis aux responsables du Libertaire d’obtenir le papier nécessaire à sa publication. Le maire radical de Lyon déclara à cette occasion que « la parution du Libertaire est la marque infaillible que la démocratie est rétablie ». [1] Les chiffres du tirage et de la vente dépassent alors largement ceux de l’entre-deux-guerres. Le numéro 25, du 19 avril 1946, inaugure la nouvelle formule du journal. Il est tiré, comme le numéro suivant, à 100 000 exemplaires pour une vente de 55 000 exemplaires ! L’année suivante, le journal connaît un tel succès que l’administration se reprend à rêver d’une nouvelle parution quotidienne :

Notre Libertaire, malgré vents et marées est le deuxième hebdomadaire de France (...) il pourra devenir quotidien si chacun veut faire un effort pour le diffuser par la vente à la criée et en faisant un maximum d’abonnements. [2]

Même si ce communiqué fait preuve d’un optimisme exagéré, il n’en demeure pas moins vrai que le journal trône quelques temps en tête des hebdomadaires français. Le tirage se stabilise autour de 35 000 exemplaires et la vente oscille entre 15 000 et 20 000 pour un peu moins de 2 000 abonnés. Cela reste largement au dessus du niveau de 1939. Preuve du dynamisme du périodique, en 1947, à l’occasion de la grève de l’usine Renault de Boulogne Billancourt, une édition spéciale imprimée à 100 000 exemplaires sera vendue intégralement.

Le Libertaire connaît l’une de ses heures de gloire entre 1946 et 1948 grâce à l’excellente tenue du journal. Pour une fois, la présentation est soignée sans être austère. Les illustrations, plus abondantes qu’auparavant, se composent encore essentiellement de dessins [3] mais également de nombreuses photos. Passés les premiers numéros qui voient se succéder les notices nécrologiques [4], les sujets des articles se diversifient. Pour la première fois depuis l’expérience de la parution quotidienne, Le Lib semble retrouver une vocation généraliste. En suivant de près les grèves ou les manifestations contre la vie chère [5], les journalistes du Libertaire collent assez bien aux préoccupations de l’époque sans que l’on puisse toutefois leur attribuer une quelconque responsabilité dans l’agitation sociale. Sur le plan national, ils se bornent en effet à une propagande antiparlementariste classique qui trouve habituellement peu d’écho dans la population française. Mais, l’anarchisme est peut-être moins d’actualité que dans l’air du temps. Les Auberges de jeunesse connaissent un formidable essor depuis la Libération. Une nouvelle génération de militants y fait ses classes en s’opposant aux positions défendues par les autres courants politiques représentés. Les compagnons, s’avéreront pourtant incapables de conserver l’influence acquise dans ce milieu à partir du moment où les Auberges de jeunesse passeront sous la tutelle de l’État. Ils choisiront, en 1951, de fonder un Mouvement indépendant des Auberges de jeunesse (M.I.A.J.) d’obédience libertaire qui ne connaîtra qu’un succès éphémère. [6]

Si les informations politiques et syndicales sont au rendez-vous, la place attribuée aux thèmes artistiques surprend. Le poète Armand Robin qui bataille ferme contre le Comité national des écrivains (C.N.E.) issu de la résistance trouve dans Le Libertaire une tribune toute disposée à accueillir ses diatribes contre les camarades de Louis Aragon. Il y fait la connaissance de Georges Brassens qui n’a pas encore débuté sa carrière de chansonnier mais auquel on a offert un moyen d’exercer son talent de plume en devenant secrétaire de rédaction. Celui-ci signe la plupart de ses articles sous les pseudonymes de Géo Cédille, Gilles Colin, Charles Brens ou Charles Malpayé. Mais, l’artisan principal de la bonne tenue du journal est sans aucun doute André Prudhommeaux également connu dans les milieux libertaires sous les noms d’André Prunier et de Jean Cello. Responsable de la rédaction en 1947, il y apporte un soin tout particulier. Ses efforts et son sérieux sont reconnus même par ceux qui ne partagent pas toujours son point de vue. Sans se soucier des préjugés tenaces de nombreux militants ouvriers à l’égard des intellectuels, il organise, en juin 1948, une rencontre avec Albert Camus sous l’égide du Cercle des étudiants anarchistes [7]. André Julien et Serge Ninn profitent de cette ouverture sur le monde de lettres pour rappeller la proximité du mouvement surréaliste avec le courant libertaire [8]. Les surréalistes, encouragés par ces appels du pied répétés, signent dans Le Libertaire un manifeste anticolonialiste : « Liberté est un mot vietnamien » [9]. Ces rapports sporadiques préfigurent une collaboration directe du groupe surréaliste au journal sous forme de billets hebdomadaires. Cependant, la publication en 1951 de L’Homme révolté de Camus va obliger la F.A. à choisir entre ce dernier et les amis d’André Breton. La polémique à laquelle participe Gaston Leval provoquera finalement le départ des artistes surréalistes de la rédaction. Cette tentative de rapprochement entre les militants et les intellectuels se solde par un constat d’incompréhension réciproque. L’équipe du journal, largement autodidacte, éprouve un sentiment d’attraction mêlé de répulsion pour les personnalités du milieu artistique ou littéraire. Sans aller jusqu’à parler d’un complexe d’infériorité ou d’anti-intellectualisme, il faut avouer que de nombreux adhérents de la F.A. cultivent une certaine méfiance vis-à-vis des élites en général et des artistes en particulier, coupables à leurs yeux de détourner la révolte de la jeunesse au profit d’un anarchisme de salon :

J’ai vu avec beaucoup d’étonnement dans le dernier Libertaire qu’un cercle d’étudiants était ouvert, et je me permets de donner mon opinion. Je ne crois pas qu’un cercle indépendant des jeunesses anarchistes puisse faire un travail profitable pour la Révolution sociale. Veut-on voir de nouveau des anarchistes, n’ayant pas les pieds sur terre, discutant à perte de vue sur des problèmes qu’ils ne connaissent pas ? Des rêveurs idéalistes qui riront plus tard de leur péché de jeunesse. Les exemples ne manquent pas ! [10]

D’autre part, certains lecteurs du Libertaire n’ont pas apprécié l’enquête lancée par le journal à propos du procès de Louis Ferdinand Céline. [11] Même si toutes les réponses publiées ne sont pas favorables à l’écrivain antisémite, il est en effet surprenant de trouver dans l’organe de la F.A. les noms de Marcel Aymé, Jean Paulhan, Albert Paraz, Louis Pauwels ou Paul Rassinier. Ce dernier, d’ailleurs, ne se contente pas d’apporter un soutien inconditionnel à Céline. Déjà collaborateur de la revue de Louis Lecoin, Défense de l’Homme, il fait paraître un article dans Le Libertaire sur le « problème concentrationnaire » [12] avant la publication de son livre Le Mensonge d’Ulysse. Cet ouvrage, qui paraît en octobre 1950 préfacé par un disciple de Céline, Albert Paraz, constitue l’un des premiers documents de la « littérature » négationniste. Son auteur, déporté durant la Seconde Guerre mondiale, cherche à atténuer la responsabilité des nazis en rappelant le rôle joué par les auxiliaires des bourreaux dans l’administration des camps de concentration. Il ne va pas encore jusqu’à nier l’existence des chambres à gaz mais le fait qu’elles aient réellement fonctionné. Bien entendu, cette version des événements, même si elle peut séduire certains dans sa dénonciation des communistes comme collaborateurs des nazis, est inacceptable pour d’autres membres de l’équipe du Libertaire. René Michel se chargera de lui répondre [13], en lui donnant ainsi l’occasion de développer ses arguments [14] et sans parvenir à convaincre ses camarades puisque le journal ira jusqu’à prendre la défense du livre au nom de la liberté d’expression. Si la rédaction tient à se démarquer de l’ami de Céline, « l’ordurier Paraz », elle assure pourtant Rassinier de son soutien : « Que Paul Rassinier sache cependant que nous ne serons pas les derniers à prendre la défense de son livre. Nous sommes à ses côtés contre les manœuvres fascistes dont il est l’objet » [15]. Après son exclusion de la S.F.I.O., Rassinier rejoindra la F.A. deuxième génération et réussira l’exploit de participer au Monde libertaire tout en écrivant sous un pseudonyme dans l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol ! [16]

Changement significatif par rapport aux périodes précédentes, Le Libertaire ne sert plus de tribune de discussion aux anarchistes. Au point de vue théorique, il est concurrencé par des revues indépendantes comme C.Q.F.D. et Contre Courant de Louis Louvet, Défense de l’Homme [17] de Louis Lecoin ou même par d’autres publications de la F.A. : Plus Loin remplacé en novembre 1948 par Études anarchistes. Pour suivre attentivement les débats qui agitent l’organisation, il faut savoir lire entre les lignes ou consulter directement Le Lien, bulletin intérieur de la F.A. dont la lecture est réservée aux seuls adhérents. Les comptes-rendus de congrès se font de plus en plus succincts. Les rédacteurs se bornent trop souvent à reproduire des motions qui ne sont que de pieuses déclarations d’intention débarrassées de tout ce qui pourrait choquer l’une ou l’autre des tendances de la F.A. L’usage de la « langue de bois » se généralise :

Publiquement, nous masquions nos problèmes sous l’auto-satisfaction. Nous écrirons ainsi que le Congrès de Lyon est admirable alors que quatre jours de discussions, la plupart oiseuses, auront abouti à un piètre résultat. [18]

Même si les adhérents de la F.A. cachent leurs différends, la rédaction rencontre au début des années cinquante ses premieres difficultés. De juillet à novembre 1950, le rythme de publication devient bimensuel. Le tirage tombe à 20 000 exemplaires dont environ la moitié est effectivement vendue, ce qui le place à peu près au même niveau qu’en 1939. On pourrait croire que le journal a retrouvé son équilibre après la courte période d’euphorie qui a suivi la Libération. En réalité, Le Libertaire et la Fédération anarchiste sont en perte de vitesse, à la veille d’une crise qui aboutira en 1956 à l’interruption définitive de la publication.

[1] Edouard Herriot cité par Maurice Joyeux in Histoire du journal de l’organisation des anarchistes, Antony, éd. du groupe Fresnes-Antony de la F.A., coll. « Volonté anarchiste », n°25, 1982, p. 22.

[2] Le Libertaire, n°62, 3 janvier 1947.

[3] Notamment de Jossot de L’Assiette au beurre à partir du n°70, 27 mars 1947.

[4] Notices nécrologiques de Julien Le Pen, Le Libertaire, n°3, 15 mars 1945, de Robert Lepoil et Rudolf Grosmann alias Pierre Ramus, Le Libertaire, n°8, août 1945 et de Voline, Le Libertaire, n°11, 5 octobre 1945.

[5] Voir par exemple « À Amiens la population affamée manifeste contre les problèmes du ravitaillement », Le Libertaire, n°36, 5 juillet 1946. Les tickets de pain resteront en vigueur jusqu’au 19 janvier 1949.

[6] Sur les Auberges de jeunesse, cf. Lambert Daniel, Mémoires d’ajiste, Plougastel-Daoulas, Le Nez en l’air, 2005, 652 p. et Maurice Joyeux, « Les Auberges de jeunesse à l’assaut de la société » in L’Anarchie dans la société contemporaine, une hérésie nécessaire ?, Paris, Casterman, 1977, p. 43-50.

[7] André Prunier, « Discussion avec Albert Camus », Le Libertaire, n°134, 18 juin 1948.

[8] Sur les relations entre surréalistes et anarchistes, cf. infra chap. XI, « André Breton et le groupe surréaliste ».

[9] « Liberté est un mot vietnamien », Le Libertaire, n°78, 22 mai 1947.

[10] Montecat, « Une opinion », Le Libertaire, n°76, 8 mai 1947. Sur l’anti-intellectualisme des militants anarchistes cf. Mimmo Pucciarellli, L’Imaginaire des libertaires aujourd’hui, op. cit., p. 175-178.

[11] « Que pensez-vous du procès Céline ? », Le Libertaire, du n°211, 13 janvier 1950 au n°213, 27 janvier 1950.

[12] Paul Rassinier, « Le problème concentrationnaire », Le Libertaire, n°215, 10 février et n°216, 17 février 1950.

[13] René Michel [Robert Meignez], « Le Mensonge d’Ulysse ou l’illusion de Paul Rassinier », Le Libertaire, n°244, 17 novembre 1950 et « Rassinier joue au redresseur de torts », Le Libertaire, n°247, 15 décembre 1950. Voir également le débat dans Le Libertaire, n°249, 29 décembre 1950.

[14] Paul Rassinier, « Michel absout le capitalisme », Le Libertaire, n°247, 15 décembre 1950.

[15] « Rassinier en correctionnelle ! », Le Libertaire, n°267, 4 mai 1951. Voir aussi « Le Mensonge d’Ulysse ne sera pas détruit », Le Libertaire, n°269, 18 mai 1951.

[16] Sur la personnalité de Paul Rassinier et la suite de ses relations avec les milieux libertaires cf. Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Paris, Seuil, 1999, coll. « La librairie du XXème siècle » ; Florent Brayard, Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, 1996. ; Georges Fontenis, « L’étrange parcours de Paul Rassinier » et Thierry Maricourt, « Les curieux appuis libertaires du nihilisme brun » in Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, éd. Golias - Syllepse, 1997, p. 129-144.

[17] Critique du premier numéro de Défense de l’Homme par Georges Fontenis, Le Libertaire, n°157, 26 novembre 1947.

[18] Georges Fontenis, L’Autre communisme..., op. cit., p. 108