A. La renaissance du mouvement anarchiste français (1944-1949)

Il suffit d’étudier l’âge moyen des responsables du Libertaire pour constater la différence de générations entre les cadres des organisations anarchistes de l’entre-deux-guerres et ceux d’après 1945. A l’exception de quelques militants comme André Arru, Paul et Aristide Lapeyre, Louis Louvet, Maurice Laisant, Henri Bouyé ou encore André Prudhommeaux, les anciens ont laissé la place à une jeunesse inexpérimentée et impatiente d’en découdre. Sébastien Faure et Voline, qui figuraient au nombre des penseurs les plus importants de l’anarchisme, sont morts. A l’imitation de ce qui s’était passé après la Première Guerre mondiale, de nombreux compagnons ont perdu toute légitimité à cause de leur attitude pendant le conflit. Si certains comme Pierre Besnard parviennent à se faire réhabiliter, ceux qui ont ouvertement collaboré comme Loréal seront définitivement excommuniés. D’autres enfin, parmi lesquels nous pouvons classer Louis Lecoin ou Gaston Leval à cause de leur participation aux restaurants populaires organisés par le Secours national du maréchal Pétain [1], devront passer par une courte période de purgatoire avant de pouvoir reprendre leur place.

Dans ces conditions, la reconstruction du mouvement se réalise sans qu’on prenne la peine d’examiner les problèmes soulevés par les expériences passées. De l’avis de tous, il vaut mieux éviter de raviver les querelles d’autrefois : « tous les camarades en réunion sont unanimes pour ne jamais revoir ce à quoi nous avions assisté pendant l’entre-deux-guerres : cette multitude de tendances farfelues, des discussions sans fin qui ont mené le mouvement dans une impasse ». [2] Mais ces clivages réapparaissent dès les premières réunions d’envergure. Ils sont aggravés par la création d’une C.N.T. française. L’existence de ce syndicat posera aux militants des problèmes similaires à ceux rencontrés à l’époque de la C.G.T.-S.R. : isolement par rapport à la masse des ouvriers qui adhèrent à la C.G.T. ou à F.O. et concurrence entre la centrale anarcho-syndicaliste et l’organisation spécifique des anarchistes. Ces différents conflits n’empêcheront pas Le Libertaire de connaître un essor rapide, malheureusement sans lendemain.

[1] Cf. « Une commission d’enquête », annexe au Lien, n°6, juillet 1949.

[2] Témoignage d’André Senez in René Bianco, « Les anarchistes dans la Résistance », vol. 2, op. cit., p. 85-86.