B. Les « compagnons de route » de la Fédération anarchiste

Même si nous ne voulons pas nous faire l’écho ici des théories de l’historien Zeev Sternhel faisant de l’anarcho-syndicalisme un élément constitutif du fascisme [1], nous ne pouvons passer sous silence les nombreux cas de reconversion. De Louis Loréal à Victor Margueritte, la liste est trop longue de ces anciens animateurs ou simples « compagnons de route » du Libertaire qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, accordèrent leur soutien au régime de Vichy ou à la collaboration. Leur nombre ne peut pourtant pas permettre de discréditer le mouvement anarchiste dans son ensemble, la majorité des militants ayant eu une attitude nettement plus cohérente [2]. Mais si ces égarés furent rapidement écartés à la Libération, le journal, prenant le contrepied des procureurs staliniens, fut dans le même temps l’une des tribunes les plus critiques des excès de l’épuration, allant jusqu’à réclamer une très large amnistie. Auréolés du prestige de la Résistance, les écrivains communistes font en effet peser à la Libération un véritable terrorisme intellectuel sur le monde des arts et des lettres, moins meurtrier mais comparable par l’esprit, à celui qui sévissait sous l’Occupation. Un Comité national des écrivains (C.N.E.) dresse ainsi la liste noire des auteurs indésirables. C’est d’abord à cette forme anticipée du « politiquement correct » que vont se heurter les compagnons de route de la Fédération anarchiste. Ils verront dans Le Libertaire l’une des seules tribunes qui autorise la critique de l’hégémonie du P.C.F. dans la sphère culturelle et politique.

Dispersés entre les différentes chapelles du monde syndical, sans réelle influence, les militants libertaires ont de leur côté besoin de soutien dans la lutte qu’ils mènent simultanément contre le marxisme et les idées réactionnaires. Ils le trouveront souvent auprès d’artistes qui, comme eux, refusent de se laisser enregimenter. Qu’on ne s’y trompe pas, ces écrivains et ces poètes n’assument pas pleinement le rôle de « compagnons de route » de la F.A. Si Armand Robin, Georges Brassens, André Breton, Benjamin Péret ou Albert Camus répondent présent lorsqu’on les sollicite pour une action ponctuelle, ils sont trop jaloux de leur liberté pour se mettre durablement au service d’une organisation fut-elle anarchiste. D’ailleurs, leurs objectifs propres dépassent largement le champ du politique, ce qui ne va pas manquer de créer un malentendu avec les adhérents de la F.A. C’est pourtant par ce dépassement du politique, que les artistes parviennent à marquer durablement les esprits. Si la révolution n’est pas encore à l’ordre du jour, peut être les prochaines générations seront-elles sensibilisées à l’idéal libertaire grâce à ce travail de sape.

[1] Cf. Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, nouv. édition augmentée d’un essai inédit, Fayard, 2000, 432 p. et Ni droite, ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Bruxelles, éd. Complexe, 1983, 3ème édition revue et augmentée, 2000, 544 p.

[2] Cf. René Bianco, « Les anarchistes et la résistance », op. cit.