2. L’activité du groupe des Amis du « Libertaire »

Contrairement aux groupe des Temps Nouveaux à Paris ou à celui de Freedom à Londres, ce qui reste de la rédaction du Libertaire n’est pas divisée sur l’attitude à adopter face à la guerre [1]. Mais elle a été prématurément amputée de certains de ses collaborateurs les plus zélés comme Louis Lecoin ou Pierre Ruff qui croupissent en prison depuis la début du conflit. Les Amis du Libertaire parviennent pourtant à se regrouper pour se livrer à une propagande pacifiste radicale au mépris de la censure et des condamnations. Sébastien Faure en compagnie de Mauricius avait pris la décision de faire paraître un journal autorisé intitulé Ce Qu’il Faut Dire (C.Q.F.D.) qui va occuper la place laissé vacante par Le Lib en servant de tribune « officielle » autant que de bulletin de liaison aux militants anarchistes pacifistes.

L’équipe des Amis du Libertaire, recrutée parmi les rares rescapés de la mobilisation générale, n’envisage pas, dans un premier temps, de faire reparaître le journal, que ce soit officiellement, avec le visa de la censure, ou clandestinement. L’idée de publier un organe exclusivement philosophique, évitant d’évoquer l’actualité est rejettée. Si Le Libertaire reparaissait en toute légalité il ferait inévitablement concurrence à C.Q.F.D. et les temps sont trop durs pour que les anarchistes puissent se permettre un tel luxe. A l’inverse, ils se montrent conscient de la nécessité de resserrer les liens qui les unissent au delà des querelles de chapelles. Ainsi, dès le second numéro du journal de Sébastien Faure, un article signé par le Groupe des Amis du Libertaire conseillait aux anciens lecteurs du Lib d’acheter C.Q.F.D. [2]. C’est toujours dans les colonnes de cet organe pacifiste que sont insérées les convocations aux réunions de cette association.

Paradoxalement, le décès de Pierre Martin, survenu le 9 août 1916 au siège du Libertaire, 15 rue d’Orsel, provoque une véritable résurrection du groupe dont il était pourtant le principal animateur. Réunis à cette occasion, les membres décident de s’adresser directement aux anciens abonnés. Dans une circulaire « Aux lecteurs du Libertaire », datée de septembre 1916, le nouvel administrateur, Julien Content annonce la mort de Pierre Martin et revient sur les raisons qui ont empêché la parution du titre jusque là :

Le journal interrompit sa publication par suite du départ précipité d’un grand nombre de militants. Quelques uns prirent le chemin de l’exil, plutôt que d’assassiner sous les ordres de leurs réels ennemis, des travailleurs d’une nation voisine ; certains autres furent victimes des forces oppressives de la société et tombèrent broyés par ses rouages ; enfin, les derniers, veules ou impuissants, furent entraînés sur les champ de bataille pour la défense des intérêts capitalistes [3].

Cet appel, tiré à 3 000 exemplaires à l’imprimerie de La Ruche est adressé aux anciens abonnés du Libertaire bien sûr, mais aussi à ceux de C.Q.F.D., aux syndicats et aux Bourses du Travail. Il devait servir de sondage afin de recenser les bonnes volontés en vue d’actions à venir. En attendant une brochure en hommage à Pierre Martin doit voir le jour. Faute de moyens autant que par refus de soumettre le titre à la censure, la publication du Libertaire est reportée.

Une autre circulaire, intitulée « Notre attitude » paraît le mois suivant. Elle est expédiée aux mêmes destinataires que la précédente. Il s’agit de la réaction des Amis du Libertaire au « Manifeste des Seize ». Au delà de la condamnation de principe, ce texte, rédigé par Content, Lecoin et Ruff, dresse un violent réquisitoire « à l’égard des nôtres qui sautèrent la barricade et renièrent leur passé » [4]. Les auteurs s’indignent en outre de ce que ceux qui se font aujourd’hui les chantres de l’Union sacrée aient passé l’âge d’aller combattre au front comme ils le préconisent. Il n’est toujours pas question de faire paraître Le Libertaire mais les messages d’encouragement qui sont parvenus à la rédaction depuis la première circulaire lui ont visiblement redonné espoir. L’accueil qui sera fait à la brochure de Pierre Martin servira de test pour mesurer le soutien dont pourrait disposer le journal.

A leur libération de prison, en novembre 1916, Louis Lecoin et Pierre Ruff critiquent le rapprochement avec C.Q.F.D. [5], qui continue de paraître au grand jour, et imposent une ligne plus radicale au groupe des Amis du Libertaire. Le tract « Imposons la Paix », daté du 7 décembre 1916, est tiré à 12 000 exemplaires et diffusé sur tout le territoire français. Ce texte tranche avec les précédents manifestes pacifistes par la violence du propos et l’invitation à peine voilée au sabotage. S’il dénombre plus de douze millions de soldats morts en deux ans et demi, il s’adresse en priorité aux forces restées à l’arrière mais sera lu jusque dans les tranchées. Louis Lecoin est arrêté le 11 décembre 1916 en train de distribuer le tract dans les rues de Belleville [6]. Il se retrouve une fois de plus en cellule en compagnie de Pierre Ruff. Cette nouvelle provocation leur vaut une condamnation, le 5 mars 1917, à un an de prison. Le 31 janvier 1917, Content, en sa qualité d’administrateur du Libertaire, les rejoint à la prison de La Santé en dépit d’infructueuses perquisitions au siège du journal [7]. Lepetit le remplace alors dans ses fonctions.

Un numéro clandestin du Libertaire paraît enfin le 15 juin 1917. Puisqu’on maintient les antimilitaristes en prison pour insoumission ou appel à la désertion, le journal est préparé à l’intérieur même des murs de la Santé avec la complicité d’un gardien. De l’avis de Louis Lecoin c’était « l’endroit le plus sûr » ! [8] Selon un rapport de police du 18 juin 1917 [9], 90 % des exemplaires imprimés ont été saisis. La surveillance exercée sur les militants a permis, en effet, aux enquêteurs de mettre la main sur 10 000 exemplaires au domicile de Pierre Le Meillour, 226 rue Saint Martin. Les responsables de la publication sont pris dans un vaste coup de filet.

Mais leur procès, du 4 au 11 octobre, va leur donner l’occasion de renouveler leurs professions de foi pacifistes et anarchistes. Si Klaus, l’imprimeur, n’écope que d’une amende de 3000 francs, Barbé, Bertho dit Lepetit, Content, Grossin, Le Meillour et Ruff sont condamnés à des peines allant de quatre mois à deux ans de prison [10]. Ce sont autant de militants qui ne seront pas disponibles au moment de l’armistice pour faire ressusciter Le Libertaire. Mais c’est une équipe aguerrie, qui ne craint ni les intimidations ni les poursuites, qui va bientôt veiller à cette renaissance.

[1] Pour un exposé précis des activités et des prises de positions des différents courants anarchistes français durant la Première Guerre mondiale, on consultera le mémoire de maîtrise de Jean Michel Cordier et Françoise Poulet, Le Mouvement anarchiste français et la guerre de 1914 à 1919, mémoire de maîtrise sous la direction de MM. Jacques Droz et Jean Maitron, Paris I, 1971.

[2] C.Q.F.D., n°2, avril 1916.

[3] « Aux lecteurs du Libertaire », Arch. Nat. F7 13 374.

[4] « Notre attitude », Arch. Nat. F7 13 374.

[5] « Rapport du 9 novembre 1916 et Réunion du 4 décembre 1916 », Arch. Nat. F7 13 054.

[6] « Arrestation du camarade Lecoin », C.Q.F.D., n°38, 16 décembre 1916.

[7] C.Q.F.D., n°38, 16 décembre 1916 et n°42, 13 janvier 1917.

[8] Louis Lecoin, Le Cours d’une vie, Paris, éditions Liberté, 1965, p. 66.

[9] Préf. Pol. BA/ 1494.

[10] Grossin est condamné à 4 mois de prison, Barbé, Content et Ruff à 15 mois et Lepetit à 2 ans.