3. La concurrence syndicale

Dans les milieux ouvriers français, les militants anarchistes pensent pouvoir compter sur une tradition d’indépendance syndicale et d’action directe symbolisée par la Charte d’Amiens. Ce texte, adopté en congrés en 1906, revendique pour la C.G.T. une autonomie complète à l’égard des partis politique. Il s’agit de l’arme la plus efficace dont disposent les syndicalistes révolutionnaires contre les menées du P.C.F. Mais avant d’évoquer leurs rivalités, il n’est pas inutile de revenir à l’époque où anarchistes et communistes œuvraient ensemble pour prendre le contrôle de la C.G.T. Rassemblant anarchistes, communistes et syndicalistes révolutionnaires, la minorité de la C.G.T. s’est regroupée d’abord en opposition avec la politique d’Union sacrée défendue par Léon Jouhaux. Elle s’organise au lendemain du congrès de Lyon en septembre 1919, au sein des Comités syndicalistes révolutionnaires (C.S.R.) qui vont jouer un rôle considérable dans la naissance de la C.G.T.U. Le premier secrétaire de cette organisation est Pierre Monatte, animateur du groupe de La Vie ouvrière qui se rapproche peu à peu du Parti communiste. Il sera remplacé à ce poste le 20 mai 1921 par Pierre Besnard, anarcho-syndicaliste convaincu.

Au congrès de Lille qui s’ouvre le 25 juillet 1921, « ce sont les anarcho-syndicalistes qui mènent le jeu » [1]. Louis Lecoin pousse la provocation jusqu’à tirer un coup de feu en l’air qui provoque une bagarre générale. La situation a nettement évolué en faveur des minoritaires représentant désormais un peu moins de la moitié des effectifs de la C.G.T. Dès lors la scission semble inévitable. Un congrès extraordinaire est convoqué en décembre 1921 pour officialiser la naissance de la nouvelle organisation sous le sigle C.G.T.U. : Confédération générale du travail unitaire.

Du 24 juin au 2 juillet 1922, le premier congrès de la C.G.T.U. se tient à Saint-Etienne. Loin de mettre fin aux luttes de tendances, la scission syndicale révèle au grand jour l’absence de cohésion de l’ancienne minorité. Au cours de cette réunion, communistes et anarchistes se livrent une lutte acharnée pour le contrôle de la confédération qui se solde au profit des premiers et voit l’adhésion de la C.G.T.U. à l’Internationale syndicale rouge. Ce résultat désastreux pour les collaborateurs du Libertaire ne s’explique que si l’on se souvient de leurs nombreuses maladresses à la veille du congrès de Saint-Etienne. Première bévue : la commission administrative provisoire de la C.G.T.U., tenue jusque là par les anarcho-syndicalistes, a provoqué la colère des militants de La Vie ouvrière en adoptant le 15 mars 1922 une motion violemment anti-étatiste et finalement hostile à la dictature du prolétariat.

Anti-étatique par essence et par définition, rigoureusement adversaire de tout forme de gouvernement, quelle qu’elle soit, le syndicalisme révolutionnaire français tient essentiellement à rester en dehors des luttes engagées par les partis partisans du pouvoir d’Etat exercé tour à tour par les uns et les autres, pouvoir qui ne peut reposer que sur la violence et l’arbitraire.

Précisant sa pensée, la C.A. tient à élever à nouveau sa protestation véhémente et permanente, contre tout gouvernement qui, pour assurer sa domination, n’hésite pas à briser la liberté des travailleurs luttant pour leur affranchissement. [2]

La découverte de l’existence d’un « pacte » secret liant certains syndicalistes révolutionnaires dans le but de défendre le fédéralisme et l’autonomie du mouvement ouvrier n’a pas dû être non plus du meilleur effet. Le 15 juin 1922, La Bataille syndicaliste révèle ainsi que Pierre Besnard et certains de ses amis ont organisé au sein des C.S.R. puis de la C.G.T.U. une véritable offensive pour occuper les postes directeurs et orienter ces organisations dans leur sens. Enfin la question de l’adhésion à telle ou telle internationale n’a pas joué en faveur des militants libertaires. Au moment de leur création, les C.S.R. avait choisi d’adhérer « sans conditions » à l’I.S.R. Pourtant, la liaison prévue entre l’I.S.R. et l’Internationale communiste était inacceptable pour la plupart de ces syndicalistes dans la mesure où elle prétendait soumettre leur action aux décisions du Parti communiste. D’autre part, les anarcho-syndicalistes, de plus en plus sceptiques à l’égard de l’I.S.R., envisagent de regrouper les centrales ouvrières qui l’ont quitté dans une nouvelle internationale. L’Union Syndicale Italienne (U.S.I.) et la Confédération Nationale du Travail (C.N.T.) en Espagne sont dans ce cas. Ils meneront ce projet à bien au cours d’une conférence internationale réunie du 25 décembre 1922 au 2 janvier 1923 à Berlin. [3] En France, l’annonce de la fondation de l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) envenime un peu plus les rapports entre syndicalistes communistes et anarchistes. Ce dernier point divise également les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes « purs ». Les premiers, menés par Pierre Besnard, envisagent toujours d’adhérer à l’I.S.R. dans la mesure où elle accepterait de renoncer à la direction communiste sur le mouvement syndical tandis que les militants de l’U.A. ne s’intéressent plus qu’à l’internationale « anti-autoritaire » fondée à Berlin. Cette position est défendue à la tribune par Louis Lecoin et André Colomer. Ils décident pourtant, au dernier moment, de retirer leur motion afin de donner une chance à celle de Besnard de l’emporter, en vain.

A la suite du congrès de Saint-Etienne, Pierre Besnard constitue un Comité de défense syndicaliste (C.D.S.) qu’il présente comme le garant de l’esprit de la Charte d’Amiens.

L’ingérence de la politique du Parti Communiste dans l’organisation économique des travaillleurs, est un péril malheureusement trop réel pour être nié. Les principes même du syndicalisme risquent de sombrer sous les coups répétés des politiciens du Parti Communiste Français et de l’Internationale Communiste. [4]

Ne réussissant pas à fédérer les minortaires du congrès de Saint-Etienne, le C.D.S. se révèle impuissant devant l’inexorable montée en puissance des communistes dans la C.G.T.U. Au congrès de Bourges du 12 au 17 novembre 1923, la minorité réunissant syndicalistes révolutionnaires et anarchistes ne représente plus qu’un quart des adhérents.

Sur le plan syndical, la concurrence avec les communistes se solde donc par une défaite de l’anarcho-syndicalisme. Il ne reste plus aux militants libertaires qu’à trouver refuge dans l’autonomie ou dans les minorités syndicalistes révolutionnaires. En attendant la création d’une centrale ouvrière anarcho-syndicaliste en novembre 1926, la rivalité entre l’Union anarchiste et le Parti communiste va surtout s’exercer dans la presse, par la guerre que se livrent leurs organes respectifs : Le Libertaire et L’Humanité.

[1] Michel Dreyfus, Histoire de la C.G.T., Bruxelles, éd. Complexe, coll. « Questions au XXe siècle », n°80, 1995, p. 117.

[2] Cité par Claire Bicquard in Les Luttes de tendances dans la C.G.T.U. 1922-1923, mémoire de maîtrise, Paris I, 1970, p. 15.

[3] Sur la naissance de cette organisation, cf. Eduardo Colombo, « L’alternative libertaire » in Itinéraire, n°4, décembre 1988, p. 25-31.

[4] Le Libertaire, n°182, 14 juillet 1922.