3. L’échec du quotidien

L’expérience de la parution quotidienne se solde donc par un naufrage financier. Le recours en janvier 1925 à la publicité fut trop tardif. Il ne donna pas les résultats escomptés et provoqua les récriminations des lecteurs. Le projet de quotidien prévoyait un volume de ventes représentant près du double de celles de l’hebdomadaire. Pour réussir Le Lib devait donc s’attirer les collaborations d’autres secteurs de l’opposition au P.C.F. Quelques militants anarchistes individualistes et de nombreux syndicalistes révolutionnaires participeront donc à la rédaction en donnant au journal un éclectisme sympathique. Si nous comparons avec d’autres époques, cette période est sans doute celle de la plus grande ouverture.

Mais, l’organe de l’U.A. doit rapidement affronter la concurrence d’autres titres anarchistes. Lucien Haussard, Anderson et Content publient dès mars 1924 L’Idée anarchiste. Ils reprochent au Libertaire l’exploitation de la mort de Philippe Daudet et la place trop grande réservée aux faits divers au détriment des articles théoriques. L’équipe de rédaction en place, composée de Colomer, Chazoff, Loréal, Vidal et Lecoin, ira jusqu’à leur proposer de reprendre en main le journal pour faire taire leurs griefs, en vain. André Colomer qui refuse la thèse du suicide de Philippe Daudet est remplacé le 12 février 1925 au poste de secrétaire de rédaction par Georges Bastien. Il quitte l’Union anarchiste pour fonder L’Insurgé avant de rejoindre les rangs du Parti communiste. Au début de l’année 1926, Louis Louvet, fondateur des Jeunesses anarchistes, devenu gérant du Libertaire à l’âge de 25 ans, démissionnera à son tour à la suite d’un débat sur l’illégalisme. Partisan de la reprise individuelle, il ressucitera le titre de Libertad, L’Anarchie, organe de tendance nettement individualiste qui va poursuivre les critiques à l’égard de l’U.A jusqu’à la scission de 1928. [1]

Le 3 avril 1925, la rédaction du Libertaire annonce qu’elle renonce provisoirement à la périodicité quotidienne. Pourtant, il faudra bientôt se rendre à l’évidence, l’Union anarchiste ne dispose pas des moyens nécessaires pour soutenir une entreprise d’une telle ampleur. Elle a d’ailleurs fort à faire pour subvenir aux frais d’exploitation de l’hebdomadaire. Henri Delecourt, qui occupe la fonction d’administrateur depuis septembre 1924, enregistre en octobre 1925 une légère progression du nombre de lecteurs et d’abonnés. Mais il déplore le déficit chronique du journal. D’une manière générale, l’aventure du quotidien est mal ressentie. Son échec coïncide pour l’Union anarchiste avec une période de repli sur soi. Symbole de ce changement de situation, le sous-titre du journal devient : « hebdomadaire de l’Union anarchiste » à partir du premier numéro de la nouvelle série. C’est la première fois que le nom de l’organisation est associé de cette façon au titre du journal [2]. La vie de l’Union anarchiste prend désormais une place essentielle dans Le Libertaire. En effet, en dépit d’importantes campagnes de presse, l’hebdomadaire va se tranformer peu à peu en une sorte de bulletin officiel de l’U.A.

[1] Voir chap. II

[2] Infra, annexe 1.