1. La victoire du Front populaire

Dans son étude de la presse quotidienne française, Jacques Kayser propose afin de définir la ligne politique des journaux de préciser leur attitude lors des élections de 1936. [1] Dans le cas du Libertaire, les prises de positions de la rédaction à la veille de la victoire du Front populaire s’avèrent, en effet, des plus instructives. Les anarchistes n’ont pas pour habitude de se rendre aux urnes. Ils profitent en revanche des campagnes électorales pour répandre leurs professions de foi. Si le refus du vote est la règle, on note dans l’histoire du mouvement anarchiste quelques d’exceptions. Mais toutes les expériences de participation ou de candidatures abstentionnistes se sont soldées par un échec. En donnant officieusement à ses adhérents la consigne de voter pour le Frente popular ou du moins en ne faisant pas de véritable campagne pour l’abstention, la C.N.T. croyait obtenir la libération de ses militants. [2] Mais au moment du déclenchement de la guerre civile, les prisons étaient encore peuplées de militants libertaires. [3] La C.N.T. n’a jamais admis avoir eu recours à cette tactique peu orthodoxe pour des anarchistes. Aussi Sébastien Faure s’attache-t-il dans une série d’articles à désamorcer les rumeurs d’une participation électorale de la C.N.T. [4]

Les rédacteurs du Libertaire ne se sont jamais privés du plaisir de dénoncer la corruption ou l’incompétence du personnel politique. Mais la dénonciation de la décadence des « représentants du peuple » ne constitue qu’une facette de leur antiparlementarisme. Répondant à une enquête du groupe Más Lejos de Barcelone, Sébastien Faure précise dans Le Libertaire l’esprit de l’abstentionnisme libertaire :

L’abstentionnisme n’est pas, pour les anarchistes, une question de principe. L’abstentionnisme n’est qu’une conséquence, mais une conséquence logique, rigoureuse, inéluctable des principes sur lesquels reposent les données fondamentales de l’anarchie. [5]

Les libertaires refusent de voter parce qu’ils condamnent le droit de commander autant que le devoir d’obéir : « le fait d’élire des législateurs ayant pour conséquence directe et certaine de conférer aux élus le pouvoir de fabriquer des lois et d’imposer aux électeurs le devoir de s’y soumettre ». [6] D’autre part, un mode de fonctionnement véritablement démocratique implique à leurs yeux que les élus soient mandatés pour des tâches précises et révocables à tout moment. Toutefois ce discours anti-électoral classique s’accompagne aux élections législatives de 1936, d’une analyse particulière de la situation politique. Le Front populaire est perçu comme une coalition hétéroclite qui présente de nombreuses similitudes avec l’expérience du Cartel des gauches. Le Libertaire lui prédit les plus grandes difficultés pour vaincre le « Mur d’argent » :

Le Panneau électoraliste du rassemblement populaire ne peut aboutir qu’à une victoire du type classique, une majorité de gauche qui pratiquera une politique de droite. [7]

Le dimanche 3 mai 1936, au second tour des élections législatives, le Front populaire obtient une large majorité à la Chambre des députés. L’hebdomadaire exploite ces résultats en soutenant les revendications les plus radicales. Sur un ton ironique, Sébastien Faure fait l’inventaire des mesures à mettre en oeuvre :

Amnisitie totale. - Abrogation des lois scélérates. - Suppression des décrets-lois. - Liquidation complète des formations fascistes. - La crise économique conjurée. - Les trusts, la Banque de France, les compagnies d’assurances, les Banques, les Industries-clés : toute cette formidable armature capitaliste brisée, abattue ou, pour le moins, surveillée, contrôlée, voire nationalisée. [8]

Autant dire que le gouvernement ne pourra pas réussir à accomplir de tels objectifs. En a t-il seulement l’ambition ? Pour les anarchistes la réponse ne fait aucun doute. L’action directe de la classe ouvrière doit réaliser ce que les politiciens ont promis. Les rédacteurs de la chronique syndicale exploitent un climat social explosif pour discréditer les dirigeants de la C.G.T. réunifiée. En effet, ces derniers soutiennent la paix sociale et attendent que ce soit le gouvernement de Léon Blum qui entreprenne les réformes. Pour une fois, les événements semblent donner raison aux anarchistes.

[1] Jacques Kayser, Le Quotidien français, Paris, Cahiers de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Armand Colin, 1963, p. 74.

[2] Voir Renof, « La C.N.T. et les élections », Noir et Rouge, reproduit in Les Anarchistes et les élections, éd. du groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste, coll. « Volonté anarchiste », n°3, Antony, 1978, p. 29-33.

[3] Jean-Pierre Duteuil, « Espagne 1936 : guerre ou révolution », numéro spécial de Courant alternatif, février 1996, p. 10.

[4] Sébastien Faure, « Les anarchistes d’Espagne n’ont pas voté », Le Libertaire, n°485, 28 février 1936, et « Oui ou non les anarchistes d’Espagne ont-ils voté ? », Le Libertaire, du n°486, 6 mars 1936 au n°488, 20 mars 1936.

[5] Sébastien Faure, « Considérations sur l’abstentionnisme anarchiste », Le Libertaire, n°490, 3 avril 1936.

[6] Ibid.

[7] Albert Lemire, « Action syndicale ou acrobatie parlementaire », Le Libertaire, n°479, 17 janvier 1936.

[8] Sébastien Faure, « Et maintenant ? », Le Libertaire, n°495, 8 mai 1936.