3. La F.C.L. (Fédération communiste libertaire)

Alors que les militants exclus se regroupent dans une nouvelle Fédération anarchiste et publient Le Monde libertaire, la F.C.L. semble rompre définitivement avec l’anarchisme « traditionnel ». Au printemps 1955, Le Libertaire accueille la signature d’André Marty, député communiste de Paris qui vient d’être exclu du P.C.F. Celui-ci se borne à publier des passages de son livre L’Affaire Marty [1]. Mais la rédaction tient pourtant à rassurer les lecteurs : « Il va sans dire que nous ne sommes pas tenus pour autant de faire nôtres toutes les opinions de A. Marty, bien que nous nous rencontrions aujourd’hui sur beaucoup de points » [2]. Cette collaboration ne passe pas inaperçue dans les rangs des anarchistes qui se souviennent du passé d’André Marty et déclenche les sarcasmes de Maurice Joyeux dans Le Monde libertaire. L’ancien mutin de la Mer noire, « seul officier français à avoir levé l’étendard de la révolte » [3], fut aussi secrétaire de l’Internationale communiste, avant de devenir dirigeant des Brigades internationales en Espagne.

Au début de l’année 1955, une discussion autour de la question de l’abstentionnisme s’engage dans Le Lien [4] sans que Le Libertaire s’en fasse l’écho. Les lecteurs du journal ne sont pas mieux informés des débats du congrès du 28 au 30 mai 1955 où l’on évoque la possibilité pour la F.C.L. de participer à des élections. Faute de place, la rédaction ne publie qu’une partie des résolutions [5]. Aussi, l’effet de surprise est-il total quand, à la fin de l’année, la F.C.L. annonce sa participation aux élections législatives anticipées du 2 janvier 1956, « participation basée bien entendu sur la dénonciation de l’illusion parlementaire » [6]. La liste présentée par la F.C.L. à Paris arrive en dixième position avec 2.617 voix, soit 0,5 % des suffrages exprimés ; ce qui n’empêche pas un rédacteur du Libertaire de commenter : « Un tel résultat, inespéré si l’on songe à nos moyens réduits, est pour nos militants une victoire et un encouragement » ! [7] Une analyse plus critique paraît dans le numéro suivant [8].

Cette dérive politique entraîne un nouveau départ de militants qui vont fonder les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire (G.A.A.R.) et éditer la revue Noir et Rouge. Tribune ouverte aux différentes tentatives de réforme de la doctrine libertaire, Noir et Rouge restera dans l’histoire, avec d’autres titres comme Socialisme ou Barbarie [9] ou Internationale Situationniste [10], comme l’un des creusets idéologiques du mai 68 français.

Le Libertaire a souffert des différentes scissions. Depuis l’été 1954, il ne paraît plus que sur deux pages. Mais il faut chercher la cause de l’interruption de la publication du côté de son engagement contre la guerre d’Algérie. Adhérent de la F.C.L., Pierre Morain est le premier militant français a être emprisonné pour son combat anticolonialiste. Arrêté à Roubaix à cause de sa participation à une manifestation d’Algériens, il est incarcéré le 29 juin 1955 à la maison d’arrêt de Loos dans le Nord. D’abord condamné à cinq mois de prison ferme par le tribunal de Lille, il voit sa peine commuée à un an par la Cour d’Appel de Douai. Le verdict tombe au milieu d’un climat social explosif. Une grève générale à Nantes menace s’étendre au reste du pays tandis que les manifestations de rappelés se multiplient. André Marty [11], Daniel Guérin et Albert Camus [12] prennent la défense de Pierre Morain. Le Comité de soutien lancé en octobre 1955 [13] enregistre les adhésions de nombreuses personnalités parmi lesquelles figurent les surréalistes. L’élan de protestation gagne jusqu’à l’Internationale lettriste qui s’élève contre la « condamnation scandaleuse de Pierre Morain, de la Fédération Communiste Libertaire, en des termes qui tendent à établir que des opinions anticolonialistes sont désormais incompatibles avec la nationalité française » [14].

Pour une fois, les membres de la F.C.L. ont réussi à rompre leur isolement. Ils savent qu’ils peuvent compter désormais sur des sympathies qui dépassent largement les frontières du mouvement anarchiste. Ils décident de quitter le Comité de lutte contre la répression colonialiste pour fonder un Mouvement de lutte anticolonialiste (M.L.A.). Mais en dénonçant les massacres et la torture et en soutenant ouvertement la résistance algérienne, la Fédération communiste libertaire a attiré sur elle les foudres de la répression. Depuis le début des « événements », sept numéros ont été saisis [15], dont trois pour le seul mois de juin 1956. En Algérie, le journal est interdit depuis le mois de novembre 1954 [16]. Le bilan des poursuites est impressionnant : 200 inculpations, 26 mois de prison avec sursis et 1.810.000 francs d’amendes. Les responsables de la F.C.L. : Roger Caron, Michel Donnet, Georges Fontenis, Robert Joulin et Paul Philippe sont inculpés d’atteintes à la sûreté intérieure et extérieure de l’État, d’atteinte au moral de l’armée, d’injures et de diffamation envers la Police, les armées, les C.R.S., les administrations publiques, le tribunal de Lille et la Cour d’Appel de Douai, et diverses personnalités, de provocation de militaires à la désobéissance, d’apologie des crimes de meurtres, de vol, d’incendie, de provocation à la violence... [17] Paul Philippe, alors secrétaire de la Région parisienne, résume assez bien la situation :

Pendant ce mois de juillet 1956, la F.C.L. est financièrement à bout du rouleau. Chaque journal saisi constitue une perte sèche, les frais d’impression restant les mêmes. D’autre part nous ne pouvons plus jouer notre rôle d’information à cause des saisies systématiques. [18]

Dans ce contexte, la décision de suspendre la publication en attendant des jours meilleurs s’impose d’elle-même. C’est la conclusion à laquelle parvient le conseil national de la F.C.L. réuni le 5 juillet. Un dernier numéro paraît la semaine suivante pour annoncer ce choix aux lecteurs [19]. Mais un groupe de militants plus déterminés que les autres prend ce jour-là l’initiative de passer à l’action clandestine. Ils impriment à plusieurs milliers d’exemplaires et distribuent dans les gares un appel à la désertion et à la constitution de maquis. Ce tract signé « La Volonté du Peuple » alerte les autorités qui décident d’intensifier la répression. Les locaux de l’organisation et les appartements des responsables sont perquisitionnés. Les militants les plus en vue sont interrogés par la D.S.T. qui, faute de preuve, doit se résoudre à les relâcher. Mais cette fois la rupture est consommée entre les activistes et les partisans d’une ligne plus modérée. Une édition spéciale du Libertaire paraît le 14 juillet 1956 pour dénoncer une dernière fois la répression. La rédaction annonce la publication d’un bulletin intitulé Le Partisan qui ne verra jamais le jour. À la place plusieurs numéros de La Volonté du Peuple [20] sont distribués « dans les gares, à la sortie des usines ou dans les couloirs du métro » [21]. Une revue, Les Cahiers de critique sociale [22] paraît de manière irrégulière de décembre 1956 à avril 1957.

En juillet 1957, après un an de « cavale », les membres du noyau responsable poursuivis depuis septembre 1956 sont arrêtés par la D.S.T., les uns après les autres. Après leur sortie de prison, les réunions qui peuvent se tenir concluent à la nécessité de passer à une autre forme de militantisme. (...) Des militants ont entretemps, pris contact avec l’Union de la gauche socialiste (U.G.S.), qui ira se fondre dans la création du P.S.U., ou avec des noyaux oppositionnels du P.C.F. C’est ainsi que beaucoup de ceux-ci iront renforcer l’opposition qui édite La Voie communiste [23]

Si la dispersion de ses militants marque la fin de la F.C.L., les tentatives de conjuguer l’anarchisme et le marxisme ne manqueront pas dans la suite de l’histoire du mouvement libertaire. Le parcours de Daniel Guérin en témoigne. Il croisera à plusieurs reprises celui de Georges Fontenis, notamment en mai 1969 au moment de la création du Mouvement communiste libertaire (M.C.L.).

[1] André Marty, « Au service du prolétariat : L’affaire A. Marty », Le Libertaire, du n°431, 19 mai 1955 au n°436, 23 juin 1955. Voir aussi « Quelques documents sur l’affaire Marty : Toujours avec les travailleurs ! », Le Libertaire, n°437, 30 juin 1955 et Georges Fontenis, « La F.C.L. et l’affaire Marty », Le Libertaire, n°438, 7 juillet 1955.

[2] « À partir de la semaine prochaine, en exclusivité, les meilleures pages d’André Marty », Le Libertaire, n°430, 12 mai 1955.

[3] René Lochu, Libertaires, mes compagnons de Brest et d’ailleurs, Quimperlé, La digitale, 1983.

[4] F. [Georges Fontenis], « Pour le praticisme révolutionnaire », Le Lien, n° ?, avril 1955.

[5] « Les résolutions du 2ème congrès de la F.C.L. », Le Libertaire, n°434, 9 juin 1955.

[6] « Abstention ou protestation active ? », Le Libertaire, n°453, 17 novembre 1955.

[7] « L’avant garde des travailleurs révolutionnaires fait confiance à la F.C.L. », Le Libertaire, n°460, 5 janvier 1956. Par ailleurs, ces élections marquent l’arrivée sur les bancs de l’Assemblée nationale d’une cinquantaine de députés « poujadistes » de l’Union de défense des commerçants et des artisans (U.D.C.A.).

[8] Le Libertaire, n°461, 12 janvier 1956.

[9] Sur Socialisme ou Barbarie voir « Socialisme ou Barbarie », organe de critique et d’orientation révolutionnaire : grèves ouvrières en France, 1953-1957, Mauléon, Acratie, 1985 ; Pierre Vidal-Naquet, « Souvenirs à bâtons rompus sur Cornelius Castoriadis et Socialisme ou Barbarie », Revue européenne des sciences sociales, tome XXVII, n°86, 1989 et Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie » : un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, éd. Payot, 1997.

[10] La littérature sur l’Internationale situationniste étant abondante, nous ne mentionnerons ici qu’une sélection bibliographique à laquelle il convient bien entendu d’ajouter les œuvres complètes de Guy Debord et Raoul Vaneigem : Jean-Jacques Respaud et Jean-Pierre Voyer, L’Internationale situationniste : protagonistes, chronologie, bibliographie (avec un index des noms insultés), Paris, Champ libre, 1972 ; « Internationale situationniste » : 1958-1969, Paris, Champ libre, 1975 ; Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste : 1948-1957, Paris, Allia, 1985 ; Jean-François Martos, Histoire de l’Internationale situationniste, Paris, éd. Gérard Lebovici, 1989 et Laurent Chollet, L’Insurrection situationniste, Paris, éd. Dagorno, 2000.

[11] « André Marty se solidarise de P. Morain », Le Libertaire, n°439, 14 juillet 1955

[12] Albert Camus, « La princesse et le couvreur », L’Express, 8 novembre 1955, texte repris dans Albert Camus, éditorialiste à « L’Express » : mai 1955-février 1956, Paris, Gallimard, 1987, p. 92.

[13] Paul Philippe, « Le comité pour la défense de Pierre Morain et de toutes les victimes de la répression colonialiste est créé », Le Libertaire, n°448, 13 octobre 1955.

[14] « Politique », Potlatch, n°24, 24 novembre 1955.

[15] Il s’agit du Libertaire, n°404, 11 novembre 1954, n°438, 7 juillet 1955, n°441, 4 août 1955, n°474, 12 avril 1956, n°482, 7 juin 1956, n°484, 19 juin 1956 et n°485, 26 juin 1956.

[16] Cf. « La répression colonialiste », Le Libertaire, n°438, 7 juillet 1955.

[17] Cf. Le Libertaire, n°486, 5 juillet 1956.

[18] Paul Philippe, « Un combat politique » in Des Français contre la terreur d’État (Algérie 1954-1962), Paris, éditions Reflex, 2002, p. 96.

[19] « Décision du Conseil National de la F.C.L. réuni le 5 juillet 1956 », Le Libertaire, n°487, 12 juillet 1956.

[20] Cf. René Bianco, Répertoire de la presse anarchiste..., op. cit. p. 2204.

[21] Paul Philippe, « Un combat politique », art. cit., p. 97

[22] Cf. René Bianco, Répertoire de la presse anarchiste..., op. cit. p. 418.

[23] Georges Fontenis, « L’insurrection algérienne et les communistes libertaires », op. cit., p. 89