2. La défense du Droit d’Asile

Le 14 juillet 1926, la République se prépare à accueillir en grande pompe le roi d’Espagne Alphonse XIII en visite officielle à Paris. La police française a découvert quelques jours auparavant les préparatifs d’un attentat contre le monarque. Elle arrête trois anarchistes espagnols membres du groupe Los Solidarios, Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti et Gregorio Jover, qui reconnaissent les faits. L’Espagne et l’Argentine demandent alors leur extradition. Dans chacun de ces pays, la police les accuse d’avoir participé à de nombreuses attaques à main armée. En outre, Ascaso est recherché en Espagne pour l’assassinat du Cardinal Soldevila.

La participation des trois anarchistes espagnols à ces actions illégales ne fait aucun doute. En butte aux milices patronales et à la répression la plus féroce, les membres de Los Solidarios n’avaient qu’une alternative : prendre les armes à leur tour. Ils n’hésitent pas à se livrer à des attaques de banques pour financer leurs activités militantes. Mais on aurait tort de voir en eux de simple justiciers ; Los Solidarios prennent une part active dans le processus de réorganisation des libertaires espagnols qui aboutira à la fondation de la F.A.I. en 1927. La tournée que viennent d’effectuer Ascaso, Jover et Durruti en Amérique latine n’avait pas seulement pour but de réunir des fonds mais aussi de prendre contact avec les anarchistes espagnols en exil. [1]

Au départ, l’opinion publique ne s’alarme guère du sort réservé aux trois anarcho-syndicalistes espagnols voués au garrot ou au bagne de la Terre de feu. Mais Louis Lecoin et Séverin Férandel vont remuer ciel et terre pour les sauver. Délaissant le Comité de défense sociale qui regroupait des anarchistes de toutes tendances, ils créent le Comité pour la Défense du Droit d’Asile pour alerter l’opinion publique. Ils font appel à la Ligue des Droits de l’Homme présidée par Victor Basch, et vont même jusqu’à faire intervenir des parlementaires. Après le Comité Sacco et Vanzetti, c’est au tour du Comité pour la Défense du Droit d’Asile de faire l’objet de polémiques. Le Groupe d’action anarchiste de Marseille juge en effet ses méthodes « condamnables pour des anarchistes ». [2]

Dans un premier temps, le gouvernement français refuse l’extradition vers l’Espagne mais consent à livrer Ascaso, Durruti et Jover à l’Argentine. [3] A première vue, Le Libertaire ne dispose pas d’une audience suffisante pour sortir vainqueur d’un rapport de force avec les autorités françaises. Mais les causes perdues d’avance ne découragent pas l’équipe du Lib. A propos de la défense de ceux qu’il appelait « les trois mousquetaires » [4], Lecoin note d’ailleurs :

L’Anarchie m’attira certainement en raison de l’opiniâtreté qu’elle exige de ceux qui sont, une fois pour toutes, convaincus de sa suprématie sur les différentes doctrines sociales. [5]

Toute l’habilité des anarchistes consiste à organiser cette campagne sur le thème du droit d’asile, en occultant délibérément l’engagement jusqu’au-boutiste des trois militants de la C.N.T. Le Comité pour la Défense du Droit d’Asile, fort du soutien de la Ligue des Droits de l’Homme, gagne à leur cause de nombreux titres de la presse de gauche. Dans ces circonstances, l’organe de l’Union anarchiste joue un rôle secondaire. Les articles dans la presse quotidienne, les rassemblements et les pétitions auprès d’intellectuels et de célébrités lui volent la vedette. « Cette campagne insistante impressionna le public ; les meetings purent réunir à plusieurs reprises 3 000 à 4 000 participants » [6]. Elle influence également le gouvernement français qui se contente d’expulser les trois Espagnols vers la Belgique au mois de juillet 1927.

L’action du Comité pour la Défense du Droit d’Asile ne prend pas fin sur cette victoire. Au contraire, le nombre croissant de réfugiés politiques fuyant les régimes totalitaires rendra son existence indispensable. L’un des plus célèbres d’entre eux, Nestor Makhno, ancien dirigeant du mouvement insurrectionnel ukrainien, avait trouvé refuge dans la banlieue parisienne en avril 1925 après un passage par Berlin où se retrouvaient la plupart des exilés russes. Il n’y est pas inquiété par les autorités jusqu’au 20 mars 1927. Ce jour-là, la police française procède à l’arrestation de militants anarchistes russes, polonais, bulgares, italiens et chinois, réunis dans un cinéma pour discuter d’un projet d’organisation de mouvement libertaire. Makhno est pris dans la rafle et condamné à quitter le territoire avant le 16 mai. Louis Lecoin obtient du préfet de police Chiappe que Makhno ne soit pas expulsé à condition que ce dernier renonce à toute activité politique publique.

Mais, le Comité pour la Défense du Droit d’Asile connaîtra aussi quelques revers. Il ne pourra pas empêcher l’expulsion vers la Belgique de l’Italien Camillo Berneri, arrêté à Paris en décembre 1928, ni celle d’un autre acteur de la Révolution soviétique, Nicolas Lazarevitch. Ce dernier, né à Liège, de parents russes, avait travaillé en Russie comme électricien et comme traducteur dans les services du Komintern jusqu’au 8 octobre 1924, jour où il fut envoyé en prison pour avoir invité les ouvriers à organiser des syndicats indépendants du Parti communiste. Il sera finalement expulsé le 29 septembre 1926 grâce à l’intervention de nombreuses personnalités comme Romain Rolland, Victor Basch, Séverine ou Han Ryner et de syndicalistes révolutionnaires. [7] Durant l’été 1927, il rejoint la France où il entame une série de conférence sur la réalité du régime soviétique. Renvoyé en Belgique, il ne reviendra en France qu’en 1936 et trouvera alors un emploi de correcteur, profession qui sert de refuge à de nombreux militants qui ne parviennent pas à se faire embaucher par un patron en raison de leurs activités politiques. [8] Nous aurons encore l’occasion de le rencontrer, après la Seconde Guerre mondiale, dans l’entourage de Boris Souvarine et d’Albert Camus. [9]

[1] Voir Abel Paz, Un anarchiste espagnol Durruti, Paris, Quai Voltaire, 1993, passim.

[2] Le Libertaire, n°293, 31 janvier 1931.

[3] Un journal anarchiste argentin, La Antorcha, accuse le gouvernement argentin d’avoir négocié l’extradition en compensation d’un ajournement du paiement des dettes que la France avait contracté pendant la guerre à la suite d’achat de blé à l’Argentine. Voir Osvaldo Bayer, Les Anarchistes expropriateurs, Lyon, A.C.L., 1995, p. 54.

[4] Louis Lecoin, Le Cours d’une vie, op. cit., p. 118.

[5] Ibid., p. 125.

[6] Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers en France 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, p. 480.

[7] Voir François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXème siècle, Paris, éd. Robert Laffont, Le Livre de poche, n°14018, 1995, p. 194-195 et Nicolas Faucier, Dans la mêlée sociale. Itinéraire d’un anarcho-syndicaliste, Quimperlé, La Digitale, 1988, p. 55-58.

[8] Voir chap. VII.

[9] Voir chap. XI, « Albert Camus, compagnon de doute ».