3. « Le Libertaire » en crise

En 1930, les animateurs du Libertaire ont abandonné tout espoir de retrouver une périodicité quotidienne. Le journal, victime des luttes internes à l’U.A.C.R., connaît sa traversée du désert. Pour expliquer les difficultés financières, la rédaction incrimine la crise économique et le chômage qui sévit dans le milieu ouvrier. Pourtant, comme le fait très justement remarquer Alain Droguet dans son mémoire de maîtrise, Le Combat syndicaliste connaît pendant la même période un développement important [1]. Au début des années trente, le mouvement anarchiste français ne compte pas moins de trois hebdomadaires : Germinal, Le Libertaire et La Voix libertaire qui se disputent quelques milliers de lecteurs. Il ne faut sans doute pas chercher plus loin les raisons de marasme qui frappe alors l’organe de l’U.A.C.R. Aussi la question de l’unité du mouvement va-t-elle prendre une importance cruciale avant que l’antifascisme ne serve de prétexte à sa réalisation.

Le débat ouvert en 1925 sur les modalités d’organisation n’en finit pas d’empoisonner les relations dans les milieux libertaires français. Cette polémique, aussi absurde qu’elle puisse paraître continue à occuper durablement les esprits et les énergies des militants au début des années trente. Ces discussions prennent une large place dans Le Libertaire au détriment de l’exposé des doctrines anarchistes ou du commentaire de l’actualité. La qualité du journal s’en ressent. Tandis que certains rédacteurs choisissent de quitter l’U.A.C.R., d’autres en conflit avec la commission administrative, préfèrent interrompre leur collaboration. Compte-tenu de ces défections, on comprend que la propagande du Lib soit loin d’atteindre son rendement maximum.

Tous les opposants à la « Plate-forme » n’ont pas rejoint l’A.F.A. en 1927. Une minorité dans la minorité a choisi de demeurer au sein de l’U.A.C.R. Groupée autour de Jean Girardin, Louis Lecoin et Pierre Mualdès, elle se veut moins synthésiste qu’unitaire. Elle vise à rassembler tous les anarchistes-communistes sur une base plus large que la « Plate-forme » : le « Manifeste d’Orléans ». Ce texte assez vague a surtout l’avantage de permettre le rassemblement. Cette tendance réussit au congrès de 1930 à renverser la vapeur et à faire annuler les précédentes résolutions. Mais ses objectifs sont loin d’être atteints : seuls quelques groupes réintègrent les rangs de l’U.A.C.R. Quant à la nouvelle minorité, composée de plusieurs groupes de la région parisienne et de la fédération du Languedoc, elle s’organise en tendance et édite un éphémère bulletin mensuel [2].

Le changement intervenu à la tête de l’Union anarchiste, au lieu de mettre fin aux tensions, provoque le divorce entre majoritaires et minoritaires. Ces dissensions atteignent un niveau critique au sein de la fédération parisienne ainsi que dans la commission administrative qui enregistre un nombre important de démissions au cours de l’année. Le climat s’envenime à tel point que le groupe de Toulouse, choisi pour préparer le prochain congrès de l’U.A.C.R., propose de « délocaliser » le siège de la commission administrative et du Libertaire en province. Il s’agit tout autant de combattre le centralisme que d’éloigner le secrétariat de l’organisation et l’administration du journal des rivalités parisiennes. Malgré l’appui du groupe de Bruxelles, cette invitation à mettre en pratique le principe du fédéralisme restera lettre morte.

Il faut admettre que la province n’est pas épargnée par les crises qui secouent alors le mouvement anarchiste français. La fédération du Languedoc, d’obédience plateformiste, en est peut-être l’exemple le plus frappant. Pierre Odéon, représentant de l’U.A.C.R. au congrès régional du 16 août 1931 à Lézignan, décrit dans Le Libertaire l’ambiance de la rencontre qui « trop souvent dégénérait contre Le Libertaire et l’U.A. » [3]. Les résolutions adoptées par cette assemblée vont faire l’objet d’une nouvelle polémique dans la Tribune d’avant-congrès. Elle aboutiront en octobre 1931 à l’exclusion de la fédération du Languedoc et de ses partisans [4], auxquels Sébastien Faure refuse désormais le titre d’« anarchistes » [5]. En reconnaissant la possibilité d’une période transitoire, la nécessité d’une armée révolutionnaire et en insistant sur la lutte des classes, les délégués de Lézignan heurtent les convictions profondes de nombreux libertaires. Aussi le congrès de Toulouse déclare-t-il s’opposer désormais à « toute action qui aurait pour but de réviser les principes fondamentaux de l’anarchisme révolutionnaire » [6].

Cette motion n’empêche pas l’U.A.C.R. de réintégrer la fédération du Languedoc dès juillet 1933 au congrès d’Orléans. Il s’agit d’une nouvelle trêve dans les débats internes à l’organisation. L’esprit de conciliation qui préside aux décisions de ce congrès vient sans doute d’un certain écœurement pour ces querelles stériles. En effet, l’état de la propagande anarchiste en général et du Libertaire en particulier préoccupent les délégués. Le journal de l’U.A.C.R. traverse une crise sans précédent dans son histoire.

Si Le Libertaire persiste à s’intituler hebdomadaire, la périodicité de l’organe anarchiste devient très irrégulière dès le mois de janvier 1933. Seuls six numéros paraissent au cours du second semestre de l’année 1933. Et la situation ne va pas en s’améliorant. De janvier à août 1934, le journal paraît au format réduit de quatre colonnes pour un tirage de 6000 à 7000 exemplaires. Certaines éditions ne comptent que deux pages sans diminution du prix de vente au numéro. La rédaction s’alarme de la baisse du volume des souscriptions et lance plusieurs appels au secours. Elle rend la crise économique responsable des difficultés du journal.

Mais Le Libertaire n’est pas seulement menacé pas la montée du chômage. Une publicité insuffisante et une présentation peu attractive jouent également à son désavantage. Les illustrations se réduisent à quelques caricatures. Les photographies rarement employées apparaissent à l’occasion de numéros spéciaux comme celui consacré à Nestor Makhno [7]. A l’intérieur même de l’Union anarchiste, Le Lib compte de nombreux détracteurs. Des militants minoritaires qui collaboraient régulièrement à la rédaction refusent d’apporter leur concours plus longtemps. D’autres, parmi les plus fidèles lecteurs, reprochent à l’équipe des responsables de laisser les différends s’étaler au grand jour. Les rubriques consacrées aux débats précédant les congrès menacent en effet de monopoliser les colonnes de l’hebdomadaire. Pour y remédier, Pierre Odéon envisage la création d’une revue réservée à ce genre de discussions. Le projet, pourtant approuvé par les délégués de congrès de Toulouse, ne verra pas le jour.

Dans ces circonstances difficiles, la rédaction fait preuve une nouvelle fois de détermination. Pour donner l’exemple, les noms de membres de la commission administrative apparaissent en tête des souscriptions. Mais sans le concours précieux des Amis du Libertaire, l’organe de l’U.A.C.R. n’aurait certainement pas été en mesure de passer ce cap critique. Le Libertaire est d’ores et déjà un symbole pour le mouvement anarchiste français et la rédaction sait pouvoir compter sur le soutien de militants opiniâtres. Elle ne manque pas une occasion de faire appel à leur générosité. Toutefois le dévouement et l’énergie ne suffisent pas à assurer le succès de la propagande de l’U.A.C.R.

En l’absence d’indices plus révélateurs, Le Libertaire demeure un indicateur assez sûr de la vitalité de cette propagande. L’hebdomadaire est d’ailleurs au centre des préoccupations des militants. Les rubriques consacrées à la vie de l’Union anarchiste nous renseignent largement sur l’activité des groupes de province ou de la région parisienne. L’antimilitarisme, la lutte contre le chômage, l’antifascisme, l’amnistie des prisonniers politiques, font partie des thèmes de prédilection des anarchistes. La question de l’indépendance syndicale les préoccupe également. Par rejet du dogmatisme, les militants et théoriciens libertaires refusent d’ériger l’anarchisme en système. Si, sur un certain nombre de points fondamentaux, l’accord se fait facilement, les problèmes contemporains font l’objet de vives discussions dans les colonnes du journal et dans les congrès. D’autre part, l’organisation d’une propagande efficace implique l’utilisation de recettes comparables aux méthodes publicitaires. Pour un libertaire conséquent, ces formes modernes de prosélytisme sont autant de concessions à l’esprit grégaire. Nombreux sont les militants qui rechignent à les employer [8].

Le caractère extrêmement minoritaire du courant libertaire français représente un obstacle presque incontournable pour le succès de sa propagande. Les anarchistes ont perdu dès les années vingt leur position privilégiée au sein du mouvement syndical. Malgré le concours de la Jeunesse anarchiste, les effectifs de l’U.A.C.R. restent réduits. En outre, ils s’opposent systématiquement au Parti communiste dans les rassemblements antifascistes ou dans les comités de chômeurs. A Paris, les équipes de vendeurs à la criée du journal se heurtent, parfois violemment aux militants d’extrême droite. Ces affrontements entraînent même, au cours de l’année 1933, la constitution de groupes de défense.

Dans ces conditions, l’équipe du Libertaire ne peut espérer renouveler le succès de la campagne en faveur d’Ascaso, Jover et Durruti. Cela ne l’empêche pas de continuer la propagande pour l’amnistie ou de prendre la défense des militants poursuivis. Alors qu’en Espagne les idées libertaires profitent d’un important courant de sympathie [9], le mouvement anarchiste français s’avère incapable d’atteindre un large public. L’agitation des ligues d’extrême droite va lui donner l’occasion de resserrer les rangs et d’élargir son audience.

[1] Alain Droguet, Le Mouvement anarchiste communiste français de 1929 à 1939 vu à travers ses congrès, op. cit., p. 116.

[2] Bulletin mensuel de la minorité de l’Union anarchiste communiste, 6 numéros au total (1930-1931), rédaction : Lucille Pelletier, administration : Paul Estève (de la Fédération du Languedoc), gérant : Fontan.

[3] Pierre Odéon, Le Libertaire, n°322, 21 août 1931.

[4] Parmi lesquels le groupe de Livry-Gargan animé par Saïl Mohamed.

[5] Sébastien Faure, Le Libertaire, n°324, 4 septembre 1931.

[6] Le Libertaire, n°331, 23 octobre 1931.

[7] Le Libertaire, n°422, 3 août 1934.

[8] Sur les réticences de certains militants vis-à-vis des méthodes employés par le Comité de Défense du Droit d’Asile, cf. « La défense du Droit d’Asile ».

[9] Depuis l’avènement de la république espagnole, la Fédération anarchiste ibérique (F.A.I.) a vu son influence croître considérablement dans la population ouvrière. Elle a réussi à prendre le contrôle du puissant syndicat C.N.T. et a l’entraîner au cours des années 1932-1933 dans un cycle d’insurrections qui visent à instaurer le communisme libertaire. Cf. Abel Paz, Un anarchiste espagnol, Durruti, op. cit., p. 154-192.