1. L’O.P.B. (Organisation Pensée-Bataille)

Jusqu’à la publication du Mémorandum du groupe Kronstadt en 1954, l’existence de l’Organisation Pensée Bataille (O.P.B.) [1] n’était connue que d’un petit nombre d’initiés. Fondé en janvier 1950, cet organisme qui recrutait ses adhérents parmi les partisans d’une synthèse marxiste libertaire, réussit en trois ans à imposer une direction occulte et une nouvelle orientation à la F.A. Les animateurs de l’O.P.B. occupent progressivement tous les postes clés dans l’organisation et au conseil de rédaction du journal. Ils provoquent le départ des défenseurs de l’anarchisme « traditionnel » tout en réussissant à conserver la direction du Libertaire et tous les bénéfices des efforts entrepris depuis la Seconde Guerre mondiale pour la reconstruction de la F.A.

Les statuts de l’O.P.B., présentés en annexe du livre de Georges Fontenis, nous renseignent assez bien sur l’état d’esprit de ses fondateurs. Ils sont en effet marqués par une conception avant-gardiste et romantique de la révolution qui rappelle les théories de Lénine sur le rôle directeur du parti [2].

Tout militant en activité, suspendu, exclu ou démissionnaire doit observer le secret absolu sur O.P.B. et les militants qui la composent. Tout manquement à cet égard entraîne les mesures jugées adéquates par O.P.B. et pouvant aller jusqu’à la suppression en cas de dénonciation mettant en danger la sécurité des militants. [3]

Les adhérents doivent en outre se choisir un pseudonyme dont l’usage sera réservé aux relations à l’intérieur de l’organisation. Ce mode de fonctionnement est sans doute l’une des conséquences de la fascination qu’exerce encore la Résistance sur certains jeunes libertaires. Il ne faut pas non plus négliger la proximité avec mouvement libertaire espagnol en exil dont les membres sont très souvent contraints d’agir dans la clandestinité. Georges Fontenis lui-même ne vient-il pas d’être impliqué dans une tentative d’attentat contre Franco ? Il a en effet été contacté au cours de l’année 1948, par la « commission de coordination » qui organise les activités clandestines du mouvement libertaire espagnol, pour servir de prête-nom dans l’achat d’un avion destiné à abattre le dictateur [4]. Cette affaire n’est rendue publique qu’au début de l’année 1951, au moment où la police française, sous prétexte d’une enquête sur l’attaque d’un fourgon postal à Lyon, procéde à une rafle dans les milieux libertaires espagnols et arrête le secrétaire général de la F.A. Ce dernier avoue au cours de l’interrogatoire sa participation à l’attentat contre Franco mais dénonce la tentative d’assimilation du mouvement libertaire avec les malfaiteurs lyonnais [5]. Avec la participation à la résistance des militants espagnols, la question de l’usage de la violence est à nouveau d’actualité.

Selon le Mémorandum du groupe Kronstadt, l’existence à l’intérieur même de la F.A. d’une commission d’auto-défense aurait servi de modèle à l’O.P.B. Ce dispositif, mis en place à la suite du congrès de Dijon en 1946, avait pour mission d’éviter les infiltrations et de se débarrasser d’éventuels agents provocateurs et autres indicateurs. De par la nature de ses activités, l’identité de ses membres ne devait surtout pas être révélée. Son existence même ne devait pas être évoquée. Si ce culte du secret a pu inspirer les fondateurs de l’O.P.B., Georges Fontenis, qui fut en tant que secrétaire général l’initiateur de cette commission et en conserva le contrôle, nie toute relation entre les deux organismes [6].

La tactique de l’O.P.B. consiste à placer ses militants à des postes de responsabilité au sein de la F.A. Parmi les 21 membres qui la compose au moment de sa fondation, l’O.P.B. compte déjà le secrétaire général de la F.A., le secrétaire de la région parisienne, le secrétaire du Comité de relations internationales anarchistes ainsi que l’administrateur du Libertaire. Notons au passage la présence dans cette première équipe de trois militants plateformistes de longue date : Louis Estève, Roger Caron et Robert Joulin. Ces deux derniers figurent d’ailleurs en compagnie de Georges Fontenis au bureau de l’organisation.

L’O.P.B a à sa tête un bureau composé de trois membres. Les cotisations obligatoires lui donnent des moyens financiers solides, utilisés par exemple pour financer les déplacements des membres O.P.B. Les adhésions à l’O.P.B. se font par cooptation après enquête. (...) Dans les groupes les militants O.P.B. doivent s’assurer les secrétariats ; inciter, en montrant l’exemple, au collage et à la vente du Lib à la criée, détecter les éléments susceptibles d’entrer à l’O.P.B. Dans les groupes encore, les militants O.P.B. font adopter des motions allant toutes dans le même sens en vue des congrès. [7]

Les premiers résultats sont obtenus dès le congrès de Paris du 27 au 29 mai 1950. Maurice Joyeux, jugé trop autoritaire, est écarté de ses responsabilités au sein du Comité national tandis que Georges Fontenis réintègre le poste de secrétaire général. Sur proposition du groupe Louise Michel représentant le 18ème arrondissement parisien, les votes en congrès ne se feront plus par groupe mais sur la base d’un mandat par militant, ce qui va modifier les fragiles équilibres au sein de la fédération. Le compte-rendu très succinct publié dans Le Libertaire ne cache pas la vivacité des débats de ce « congrès passionné, violent parfois, et où l’ardeur des jeunes militants rendit éclatante la montée des nouvelles générations » [8]. Mais, bien entendu, il ne montre pas toute l’étendue du fossé qui sépare les tenants d’un anarchisme « traditionnel » de ceux qui prônent un renouveau idéologique.

En juillet 1951, à peine un mois après le congrès de Lille, les militants mécontents se regroupent au sein d’une Commission d’études anarchiste (C.E.A.). Malgré cette fronde, le congrès de Bordeaux du 31 mai au 2 juin 1952 enregistre un nouveau succès de l’O.P.B. qui réussit à imposer une motion d’inspiration communiste libertaire. De l’aveu même de Georges Fontenis, « cette résolution sur l’orientation et la tactique a été préparée par l’O.P.B., amendée jusqu’au dernier moment » [9]. Sortie victorieuse du rapport de force, l’équipe dirigeante n’hésite pas à prononcer l’exclusion ou à provoquer le départ des principaux opposants à sa ligne politique : Maurice Joyeux, Georges Vincey, André Arru, Paul et Aristide Lapeyre, Maurice Fayolle, etc.

Raymond Beaulaton, qui a présenté la démission de son groupe à la fin du congrès de Bordeaux, convoque une nouvelle assemblée au Mans le 11 octobre 1952. En dépit du petit nombre de participants, cette réunion connaît un relatif succès. Louis Louvet, Georges Vincey, André Fernand Robert, Hem Day figurent parmi la poignée de militants à avoir accepté l’invitation. Posant ensemble la première pierre d’une nouvelle F.A., ils fondent l’Entente anarchiste qui édite la revue du même nom, « bulletin de relations, d’information, de coordination et d’études organisationnelle du mouvement anarchiste » [10]. En l’absence d’autres perspectives et dans l’attente du congrès suivant, des personnalité comme André Prudhommeaux, André Arru, Maurice Joyeux ou encore Paul et Aristide Lapeyre ne tarderont pas à se rallier à cette initiative.

Au congrés de Paris du 23 au 25 mai 1953, l’influence de l’O.P.B. atteint son apogée dans la F.A. L’organisation se dote d’une « Déclaration de principe » qui reflète la nouvelle orientation :

L’organisation spécifique des militants du communisme libertaire se considère l’avant-garde, la minorité consciente et agissante exprimant dans son idéologie et son action les aspirations du prolétariat. [11]

Si l’on excepte ce préambule et la partie consacrée au fonctionnement interne, cette profession de foi est assez fidèle au Manifeste d’Orléans adopté par les adhérents de l’U.A.C. en juillet 1926 sous l’influence des thèses plateformistes [12]. Plus de vingt ans après la rédaction de ce texte, l’objectif des militants reste le même : l’instauration du communisme libertaire par la révolution sociale. Mais, les nouveaux statuts qui accompagnent la « Déclaration de principes » dépassent largement la « plate-forme » d’Archinoff dans leur application. En introduisant la règle du vote à la majorité dans toutes les instances de l’organisation et en exigeant une stricte discipline de la part de ses membres et des groupes, ils vont encore plus loin que ce qu’avait tenté de faire l’U.A.C.R. en 1927. Désormais, les adhérents seront tenus de défendre en public les résolutions des congrès même s’ils ont voté contre. Ils doivent en outre éviter d’« avoir une conduite publique indigne » [13] de véritables militants révolutionnaires. Enfin, les membres de la F.A. affiliés à la Franc-maçonnerie sont sommés de choisir entre celle-ci et l’organisation libertaire [14].

Cette modification des statuts représente une étape décisive qui justifie un changement dans le nom même de l’organisation. Soucieux de s’éloigner toujours plus des rives de l’anarchisme « traditionnel », les congressistes évoquent la possibilité d’intituler leur regroupement « Parti communiste anarchiste » ou « Parti communiste libertaire ». Ne réussissant pas à se mettre d’accord, ils procèdent à une consultation qui donne 61 mandats en faveur de la conservation du sigle F.A. contre 71 pour rebaptiser l’organisation « Mouvement communiste libertaire » (M.C.L.). Les partisans d’une dénomination plus représentative de la nouvelle orientation l’emportent donc d’une courte majorité. Mais, l’écart de voix entre les deux propositions est jugé insuffisant pour les départager sur une question de cette importance. Il faudra procéder à un référendum interne pour que la F.A. se tranforme finalement en Fédération communiste libertaire (F.C.L.).

Le Libertaire du 3 décembre 1953 entérine le changement de tendance en prenant pour sous-titre : « organe de la Fédération communiste libertaire » [15]. À cette date, les membres de l’O.P.B. contrôlent le Comité national et toutes les commissions qui régissent la vie de la fédération, les éditions, le journal ou les relations internationales. Georges Fontenis n’occupe plus de fonction que dans la commission chargée d’étudier ses écrits en vue d’en faire un Manifeste communiste libertaire. Mais, il garde une très grande influence au sein de l’organisation. D’après Maurice Joyeux, il vient néanmoins de commettre « la première des erreurs monumentales qui vont le conduire à sa perte » :

Il commençait à avoir l’habitude de nos milieux et je n’ai pas compris les raisons d’une pareille sottise. (...) Pour être crédible, le titre de l’organisation doit porter le mot anarchiste et le titre du journal celui de libertaire. [16]

La victoire de l’O.P.B. dans la F.A. abandonne les anciens opposants à leur sort, complètement démunis et livrés à eux-mêmes. Ils ont le sentiment de s’être fait dépouiller de tous les outils qu’ils avaient patiemment développés depuis la Libération. Mais le changement de nom de la Fédération anarchiste en Fédération communiste libertaire laisse le champ libre à une reconstruction et leur donne une chance inespérée de retrouver une certaine légitimité aux yeux des sympathisants.

[1] Le nom de l’organisation a été choisi en hommage à l’œuvre de l’anarchiste italien Camillo Berneri.

[2] Selon Georges Fontenis, « Il y a sans doute du vrai dans cette affirmation mais il ne faut pas oublier le poids d’autre traditions, d’autres "modèles" comme un certain bakouninisme, le blanquisme, le carbonarisme, modèles qui ont influencé également le léninisme », in L’Autre communisme..., op. cit., p. 220-221.

[3] Statuts de l’O.P.B. reproduits par Georges Fontenis in L’Autre communisme..., op. cit., annexe IX, p. 292-294.

[4] Georges Fontenis, L’Autre communisme..., op. cit., annexe XIII, p. 302-309.

[5] « Les gangsters de Lyon n’ont rien de commun avec le mouvement anarchiste espagnol », Le Libertaire, n°255, 9 février 1951 et « Non les anarchistes ne sont pas des gangsters », Le Libertaire, n°256, 16 février 1951.

[6] Georges Fontenis, L’Autre communisme..., op. cit., p. 139.

[7] Mémorandum du groupe Kronstadt, Paris, 1954, p. 9-10, cité par Alexandre Skirda in Autonomie individuelle et force collective. Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours, Paris, édité par l’auteur, 1987, p. 205. De larges extraits de ce Mémorandum ont également été publiés par Aristide Lapeyre dans le Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste, n°3, octobre 1954, p. 7-16.

[8] « Notre Congrès », Le Libertaire, n°231, 2 juin 1950.

[9] Georges Fontenis, L’Autre communisme..., op. cit., note 1, p. 162.

[10] L’Entente anarchiste, n°1, 30 octobre 1952. Voir René Bianco, Un siècle de presse anarchiste..., op. cit.

[11] Résolutions du Congrès de Paris (23-25 mai 1953) in Le Lien, n°1, juin 1953. Cf. annexe IV.

[12] Cf. supra chap. II, « La querelle de la “Plate-forme” (1925-1934) ».

[13] Résolutions du Congrès de Paris (23-25 mai 1953) in Le Lien, n°1, juin 1953.

[14] Cf. infra chap. X.

[15] Le Libertaire, n°378, 3 décembre 1953.

[16] Maurice Joyeux, Sous les plis du drapeau noir. Souvenirs d’un anarchiste, vol. 2, op. cit., p. 142.