A. Le traumatisme de l’Union sacrée (1916-1924)

Proposant une lecture « libertaire » [1] de Voyage au bout de la Nuit, Yves Pagès décrit la scène inaugurale du roman, qui voit l’anarchiste Bardamu s’enrôler sous les drapeaux, comme un « remake » de l’adhésion de nombreux antimilitaristes à l’Union sacrée. Si cette interprétation est discutable elle témoigne néanmoins du profond choc que produisit ce revirement idéologique. C’est surtout le ralliement aux ardeurs bellicistes de militants anarchistes de renom qui fut traumatisante. Leur volte-face n’aurait été qu’un moindre mal s’il n’avait touché que les milieux intellectuels. Mais leur adhésion aux principes de l’Union sacrée fit écho à l’absence de réaction du prolétariat international à l’annonce de la déclaration de guerre. La propagande antimilitariste depuis de nombreuses années appuyait son argumentation sur la croyance que les ouvriers organisés dans les syndicats refuseraient massivement de participer à un combat fratricide. Dans l’imaginaire révolutionnaire de l’époque, le soldat devait même retourner son arme contre ceux qui voulaient l’envoyer au « casse-pipe » [2]. Or, c’est le contraire qui se produisit. Les pacifistes sincères assistèrent avec consternation à la trahison des états-majors politiques et syndicaux. En dépit d’ultimes tentatives pour préserver la paix ou du moins pour protester contre l’entrée en guerre, le mouvement ouvrier dans sa très grande majorité fut paralysé par la peur d’un vaste coup de filet de la police visant les militants syndicalistes et révolutionnaires. Le ministère de la guerre envisagait en effet de procéder à plus de 800 arrestations dans ces milieux. Les anarchistes, pour leur part, ne furent pas moins désemparés. Une réunion des Amis du Libertaire du 28 juillet 1914 aboutit à un constat d’impuissance. Ils regrettèrent alors amèrement leur manque de coordination préalable [3].

Il était logique, dans cette période de reniement généralisé, que le mouvement libertaire enregistrât lui aussi de nombreuses défections. En France, il ne pourra espérer retrouver une audience comparable à celle qu’il avait avant la guerre qu’en 1936 à la faveur de la Révolution espagnole. Au moins quelques pacifistes intransigeants réussirent-ils à maintenir la flamme libertaire durant les hostilités. Les combattants de la paix prenaient pourtant des risques considérables pour contrer la propagande belliciste. Le groupe des Amis du Libertaire fut l’un de ces noyaux de résistance. Mais, il faudra attendre janvier 1919 pour que Le Lib, symbole de la résurgence du mouvement anarchiste, puisse enfin recommencer à paraître.

[1] Yves Pagès, « Fragments d’un discours libertaire », Magazine littéraire, n°317, janvier 1994, p. 43-45 et, du même auteur, Les Fictions du politique chez Louis Ferdinand Céline, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 1994.

[2] « L’état major qui tablait sur 13% de réfractaires à la mobilisation en enregistre seulement 15%. » Ralph Schor, La France dans la Première Guerre mondiale, Paris, éd. Nathan, coll. « Histoire 128 », 1997, p. 38.

[3] A.N. F7 13054, note du 29 juillet 1914 citée par Annie Kriegel, Aux origines du communisme français 1914-1920, Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier français, Paris-La Haye, éd. Mouton & Co, 1964, rééd. Paris, Flammarion, coll. « Science de l’histoire », 1978, p. 57.